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nouvelle

Lundi 8 octobre 2018 / Jean-Pierre Cattelain

Février 2026, un homme reçoit une convocation du Ministère de l'Identité Nationale pour ne pas s'être rendu au centre de mobilisation de Pontarlier pour effectuer sa « période de vigilance aux frontières »... Écrite par un Bisontin, cette nouvelle de fiction a été distinguée à l'occasion d'un concours organisé par l'association Réfractaires non violents à la guerre d'Algérie sur le thème « Non à l'inacceptable ».

Le Mont d'Or... (Photo DB)

La nouvelle qui suit a été distinguée par le jury du concours organisé par l'association Réfractaires non violents à la guerre d'Algérie sur le thème Non à l'inacceptable. Son auteur vit à Besançon.

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La convocation avait un air d’invitation et ne portait aucune de ces mentions comminatoires, assorties de menaces en cas de non-respect des ordres donnés, qui généralement concluaient les productions administratives. L’en-tête de la convocation portait bien les logos de la République Française, Liberté, Egalité, Fraternité, et du Ministère de l’Identité Nationale. Il y avait tout de même là comme une pointe de solennité : l’administration s’était fendue d’un courrier sur papier, moyen de communication devenu rare, puisque tous les habitants étaient obligatoirement munis, depuis la loi de 2023, du « bidule », officiellement de la « tablette électronique citoyenne », qui simplifiait toutes les communications entre les citoyens et l’Administration.

Le gendarme était affable et d’un geste ample, invita son interlocuteur à prendre un siège. Le bureau était meublé simplement. Au mur, côte à côte, la Déclaration Universelle des Droits de l’Etre Humain, la Charte Nationale adoptée en 2022, et le portrait officiel de la Présidente de la République.
C’est pour respecter une norme formelle que le gendarme nota sur sa tablette vocale l’identité de l’interrogé ; il la connaissait déjà puisque qu’elle s’était automatiquement affichée sur son écran dès que l’homme était entré : le détecteur à la porte avait scanné la puce sous-cutanée qui portait à la connaissance de l’Administration toutes les données essentielles en matière d’identité, et la situation de l’intéressé au regard du fisc, de la justice, de la police, des services de santé. Il est vrai, même les frileux avaient dû le reconnaître, que porter sur soi, sans possibilité de l’égarer, son abonnement de tram, son groupe sanguin, sa carte de médiathèque et son passeport avait beaucoup simplifié la vie quotidienne. Les banques tempêtaient depuis des années pour y intégrer la carte bancaire, mais en matière d’argent l’Etat avait encore certaines frilosités.

Le gendarme avait un ton débonnaire, mais prit un ton plus sérieux en lisant sur son écran le motif de la convocation.
« On me signale que vous n’auriez pas rejoint votre centre de mobilisation pour votre période de service de vigilance aux frontières. Ah, voyons… Oui, c’est cela : vous étiez attendu le 1er décembre 2025 au centre de mobilisation de Pontarlier pour votre période de vigilance de deux mois. Ah bon. »
Le gendarme avait l’air surpris. C’était sans doute la première fois qu’il était confronté à ce cas de figure.
« Est-ce exact, Monsieur, ou y aurait-il eu erreur de transmission ? »
« C’est bien exact, Monsieur le Gendarme ».
« Lieutenant ».
« C’est bien exact, Monsieur le Lieutenant, je ne me suis pas rendu à cette convocation. »
« Ah. Mais dans ce cas aviez-vous adressé une justification, par exemple suite à un problème de santé ? »
« Non, c’est délibérément que je me suis abstenu. »
« Ah ». Le lieutenant semblait décontenancé. Depuis les évènements de 2021 qui avait vu la privation de nationalité et l’expulsion du territoire des anarchistes, il n’avait pas été confronté à de tels comportements.
« Bon. Alors je suis tenu de porter à votre connaissance l’article 11 de la loi de 2022 sur le service de vigilance aux frontières. »
« Je connais parfaitement cet article. Je sais ce que je risque. »

Il y eut un long silence.
Le lieutenant reprit la parole, d’un ton embarrassé.
« Permettez-moi une remarque personnelle. Je suis issu d’une famille de gendarmes. Mon grand-père avait mentionné devant moi l’embarras où l’avaient mis deux ou trois appelés, cela devait être au moment de la guerre d’Algérie, ou peu après ; ces gens-là se refusaient à porter l’uniforme, et risquaient gros à l’époque, bien plus que vous à l’heure actuelle. Ayant lui-même servi en Algérie, et sans illusions sur le rôle qu’on voulait lui faire jouer, il avait tenté de calmer le jeu, trouver un arrangement – un poste tranquille en métropole, ou alors une dispense pour ces jeunes gens un peu exaltés. Il n’avait rien pu faire, et l’avait sincèrement regretté.
« Alors, je vais me permettre de suivre les traces de mon grand-père, un homme posé, qui avait le sens du devoir. Un grand homme, si je puis me permettre.
« A son époque, il avait été confronté à des jeunes qui refusaient l’uniforme, mais surtout le port et le maniement des armes, à ce qu’il me disait. La situation a bien changé. Certains ont crié au rétablissement du service militaire. Laissez-moi souligner que le service de vigilance est tout à fait différent. Les citoyens appelés n’ont pas d’arme pour la plupart, ne portent pas d’uniforme comme le mien, c’est plutôt une tenue de randonnée, un béret et un brassard, et doivent simplement patrouiller sur les frontières, tenir des postes d’observation, signaler les mouvements suspects, éventuellement (mais c’est très rare) immobiliser les récalcitrants sans violence en attendant l’arrivée des gendarmes. Quand je pense que sur la frontière jurassienne (car je vois dans votre dossier que vous deviez être affecté à Métabief!) les vigilants ont des abris chauffés au sommet des pistes, qu’ils font leurs patrouilles à ski de fond ou en raquettes, qu’ils sont au grand air… je les envie ! Les périodes de vigilance sont de deux mois tous les deux ans, et le salaire des appelés est maintenu à 50 % durant ces périodes. Moi, je n’hésiterais pas à dire que c’est là la défense civile non-violente dont, paraît-il, rêvaient ces réfractaires du siècle dernier. N’êtes-vous pas attaché à la défense de votre pays ? »


L’homme avait froid, non, il était transi, secoué de tremblements dus au froid glacial et à la peur. Blotti tant bien que mal entre deux rochers sur la falaise, il attendait la nuit pour se glisser au sommet du Mont-D’Or. De ses semaines en centres de rétention en Grèce, puis en Suisse, de ses conversations avec des compatriotes refoulés, il avait conclu que ses chances de passer en France étaient meilleures en passant seul de nuit par la montagne. Sur la carte, il avait repéré un village, Métabief, au pied d’une impressionnante barre rocheuse qui marquait la frontière.
Vers 22 heures, il sortit avec difficulté de son abri improvisé. Tout son corps n’était plus que douleur, engourdi par le froid et l’immobilité, la crainte aussi d’une mauvaise rencontre. Il connaissait l’existence d’un poste de vigilance au sommet, et la consigne donnée aux occupants de ce poste de patrouiller, même de nuit.
Un caillou qui roule, une frayeur : ce n’était qu’un chamois dérangé par l’intrus. Arkhani parvint au sommet au bout de deux heures d’efforts, et se plaqua au sol, tâchant de repérer un chemin où il ne risquait pas d’être détecté.
Un caillou qui roule, cette fois des pas, humains sans le moindre doute. Arkhani s’efforça de faire corps avec la roche, ferma les yeux en une muette prière.
L’homme passait à deux mètres de lui ; il suspendit sa marche un bref instant. Arkhani sentit le désespoir s’emparer de lui : manifestement il avait été repéré.
L’homme s’agenouilla, fit glisser son sac à dos : allait-il en sortir des menottes, une arme peut-être ? Soudain il y eut une odeur de café, un gobelet brûlant tendu vers son visage.
« Bienvenue. Welcome » dit l’homme. « Speak English ? »
Arkahni articula un « Yes » hésitant.
« Welcome. See this white rock ? Keep left after it. Good night ».
Arkhani se dirigea, chancelant, vers le rocher blanc, et descendit la pente en obliquant à gauche. 12 février 2026, 0h25 : il était en France.


Le gendarme poussa un soupir de lassitude.
« Je ne pensais pas vous revoir deux mois après notre premier entretien », dit-il, « du moins pas dans ces circonstances».
L’officier étudiait le dossier et se laissa aller à murmurer : « disons, des circonstances paradoxales... »
« Alors, reprenons les faits » dit le gendarme en prenant un ton officiel. « Dans la nuit du 23 au 24 février, vous avez été interpellé par la Police des Frontières sur les hauteurs de la commune de Métabief ; les policiers avaient tout d’abord cru à l’intrusion d’un clandestin étranger ; puis ont réalisé que vous étiez citoyen français, à qui rien n’interdit, même si c’est inattendu, de se promener seul de nuit en plein hiver dans la montagne ; mais, nouveau rebondissement, ils ont rapidement repéré que vous étiez insoumis au service de vigilance aux frontières. Cerise sur le gâteau, si je puis me permettre, vous avez été interpellé sur les lieux-mêmes où vous deviez être affecté, la commune de Métabief. » Avec un sourire ironique et certainement non réglementaire, le gendarme ajouta : « Auriez-vous, pris d’un soudain remords, décidé d’obtempérer à l’ordre de mobilisation ? J’aurais du mal à le croire...»
« Effectivement, Monsieur le Lieutenant , je ne comptais pas obéir à cette convocation, même avec retard ».
« Alors, dites-moi ce que vous faisiez au sommet du Mont-D’or cette nuit-là ».
« C’est très simple, Monsieur le Lieutenant : je faisais mon service de vigilance citoyenne ».