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Son plus beau trophée

nouvelle

Vendredi 19 juillet 2019 / Danièle Secrétant

Une nouvelle écrite par Danièle Secrétant, illustrée par Guy Simoulin, en mémoire des femmes mortes sous les coups d'hommes violents, pervers...

Dessin de Guy Simoulin.

 

   

1

 

Il avait quoi… dix ans ? onze ans ? Son initiation s’était faite de façon banale, grâce à un garçon de son âge dont le père était buraliste. Kevin lui fournissait du fantasme autant qu’il en demandait.

Il piquait les revues pornos empilées par son vieux dans la cave, derrière des cagettes. Le vieux ne faisait pas que les empiler. Vu l’état du papier, il devait en user et en abuser souvent, sans doute une façon d’échapper à la fréquentation déprimante du corps de sa femme.

Le quartier de la ville dans lequel l’enfant avait grandi était une vaste usine à mouler des corps de femmes grasses, courtes sur pattes variqueuses, ventres tombants, seins flasques, peau ridée et cheveux ternes. Si certaines avaient été assez jolies, après le mariage et quelques maternités, elles finissaient inexorablement par ressembler à des tas de viande plus ou moins avariée.

Les hommes ? Peu appétissants eux non plus. Tronches d’alcooliques, ventres de buveur de bières, rires gras, des concours de pets, des duels de rots, des lueurs glauques au fond de leurs regards inassouvis. Dieu sait pourquoi, ces corps informes, pitoyables, se concentraient dans cette partie de la ville. Les âmes à l’intérieur n’étaient guère plus élégantes.

Un univers triste.

Ses rencontres avec les créatures des revues le rendaient plus triste encore. Devant lui, deux modèles

Sa mère. Elle ressemblait à celles de ses copains.

Dans sa chambre, les femmes punaisées sur les murs.

Sexe béants, moussus, des regards provocateurs, des bouches avides, des lèvres affolantes, des seins arrogants, des culs tendus vers des plaisirs audacieux, des chevelures douces, parfumées… son imagination s’emballait jusqu’à le rendre fou.

Sa mère glapissait devant cet affichage. Elle arrachait tout. Peu importe, le stock d’images était inépuisable.

D’où venaient ces femmes en papier ? Existaient-elles quelque part ? Qui avait eu l’idée de les emballer dans ces revues destinées à faire de ses nuits un cauchemar ?

Quand sa mère glapissait, son père lui faisait un clin d’œil complice en lui tapant sur l’épaule. Il possédait certainement son trésor caché, lui aussi.

 

2

 

Donatien Guérinaud en avait plus qu’assez. Il était chargé de l’enquête en vue de retrouver le modèle et aussi la maitresse du photographe en vogue, un vieux beau adipeux. Ses premières investigations en faisaient la preuve, les modèles et inévitablement maitresses du photographe finissaient toujours par le quitter. Guérinaud les avait patiemment recherchées, retrouvées, écoutées.

Le même discours chez toutes les ex de l’esthète. La beauté se fane vite, elles devaient se caser avant l’arrivée de la première ride. Une fois que l’adipeux les avait exhibées dans vernissages et soirées, elles jetaient leur dévolu sur un homme riche, de préférence. Dès qu’elles étaient reconnues en tant que maitresses officielles, ou mieux encore en tant qu’épouses, rien ne les retenait plus auprès du vieux beau, elles le laissaient tomber. Grâce à un scénario bien rôdé, il retrouvait aisément de quoi renouveler son cheptel.

Pourtant aujourd’hui, il refusait de lâcher l’affaire.

Un évènement terrible avait dû se produire. La petite l’aimait, elle n’avait pas pu disparaître, sans un au revoir, volatilisée. La photo de sa maitresse illustrait la couverture d’un magazine féminin, la police avait le devoir de la retrouver, en chair et en os.

Guérinaud restait distant. Professionnel.

Aux dires du photographe, devant lui, posée sur son bureau, la quintessence de la féminité, mince, forcément mince, une robe noire en tissu soyeux, la tête artistement rejetée en arrière, un peu comme Léda accouplée au Cygne, dans Léda et le Cygne, une sculpture dont on avait offert une reproduction à Guérinaud. Mais la photo n’en possédait pas sa sensualité raffinée. Un joli visage, fade, lisse, les yeux fermés, dupliqué par dizaines dans les revues de mode, à quelques variantes près. Quelqu’un avait entrepris de fabriquer à la chaine, des silhouettes de ce type.

Guérinaud pensait à Lucilie. Une jolie brunette, avec des rondeurs là ou un homme, un vrai, les aime. Un sourire à faire s’envoler toutes les saloperies qu’il devait affronter le jour, parfois même la nuit. Elle était enceinte. Leur premier enfant. L’autre, celle de la photo, en aurait-elle un jour, des enfants ?

- Elle a des enfants ?

Le photographe faillit s’étouffer. Il lui fallut un peu de temps avant de retrouver son souffle.

- Des enfants ?

- Oui… Vous savez ce que c’est, les enfants ?

Dans quel monde vivait ce flic ? Son modèle, sa maitresse, des enfants ?

- Laissez tomber. Reprenons. La dernière fois que vous l’avez vue, c’était quand ?

- Il y a sept jours, je vous l’ai dit cent fois ! Elle partait à son rendez-vous dans ce salon où elle se fait coiffer, masser, manucurer, enfin, vous savez bien de quoi je parle !

 

3

 

Apprentissage chez un garagiste, dans un atelier tapissé de nus féminins. Le patron faisait également la collection des calendriers Pirelli.

- Gamin, voici de l’art. La femme est magnifiée. De grands photographes ont réalisé ces clichés, poser dans ce calendrier est une consécration. Rien à voir avec les revues pornographiques, gamin. Devant ces dames tu t’inclines, tu rêves un peu, tu ne te branles pas.

Suivait la longue liste des modèles, souvent des mannequins, dont la beauté était magnifiée affirmait le patron, un homme cultivé.

Lui, il échouait à dire où était la différence entre les femmes des posters pornos et celles des calendriers. Ou plutôt, il ne trouvait pas les mots propres à expliquer son trouble. Avec les premières et juste après, le dégout jusqu’à la nausée.

Les autres se révélaient plus diaboliques. Elles ne montraient pas tout, elles suggéraient. Alors ses fantasmes d’accouplements avec celles des calendriers lui mettaient le cerveau et le bas-ventre en fusion.

Elles le connaissaient, l’effet produit sur un homme jeune et en bonne santé ? Sur un moins jeune aussi ? Le patron avait beau parler d’art, quand il s’échauffait devant les Pirelli, sa main descendait vers sa braguette. Ensuite, direction les toilettes où il disparaissait pendant un moment.

- De l’art, gamin ! De l’art !

Le patron, un soir, lui avait fait un cadeau.

- Une demi-heure avec une pute, qu’est-ce que tu en penses ? Tu es encore puceau, je l’ai prévenue. Elle va régler ce problème. Entre homme, c’est le genre de service qu’on peut se rendre. L’apprentissage, étendu aux étapes essentielles de la vie. Ton père devrait faire ce boulot, mais ton père …

La pute était gentille. Consciencieuse. Elle avait appliqué les consignes, dépuceler le gamin. De la technique, du vocabulaire, du savoir-faire. Une bonne ouvrière. On pourrait dire qu’elle avait presque été maternante. Une affaire vite réglée. Déception. Pas plus de plaisir qu’avec les femmes en papier, pas plus de plaisir qu’avec les femmes des calendriers. Pas plus de plaisir que dans le porno ou que dans l’art.

Il courait après une sorte de rêve, en lien avec le fait qu’un homme et une femme … Quoi ? Comment ?

Des questions sans réponses. Une vrille dans le cerveau, une autre dans les couilles.

Il apprenait la mécanique automobile, il comprenait comment faire ronronner un moteur. Les femmes …

 

                                                                                4

 

L’adipeux le harcelait, il se serait même installé à demeure dans son bureau.

Guérinaud, en enquêteur consciencieux exploitait toutes les pistes. Le photographe en faisait trop, on ne pouvait pas exclure qu’il ait tué son modèle. La jalousie, l’âpre désir de possession – corps, âme, image… – pouvaient conduire au pire.

Surtout chez un photographe vieillissant, donc aussi un homme vieillissant.

La belle, empruntant le chemin tracé par les autres avant elle, avait sans doute trouvé meilleure Louboutin à son pied. Elle l’avait annoncé à son mentor, dispute, coups, chute malencontreuse, mort. Scandale, réputation fichue, plus une femme ne voudrait poser dans son atelier, prison, l’adipeux avait tout mesuré. Le corps modélisé devait se trouver quelque part, restait à trouver où.

On pouvait également raisonnablement envisager qu’il ait réalisé un dernier cliché, encadré et suspendu dans une galerie d’art, avec un titre poétique : Le désir peut-il s’asseoir sur un banc et regarder l’immensité ?*[1]

Lorsque l’adipeux eut connaissance des doutes de Guérinaud, il entra dans une colère folle. Il fit jouer ses relations. Pluie d’appels téléphoniques, de propositions de rencontres dans des cafés afin d’expliquer quel homme raffiné était le photographe. Des filles, il en avait présenté des centaines à des messieurs importants. En tout bien tout honneur, cela va de soi. De l’art, on vous dit, de l’art ! Ces messieurs achetaient les photos, ils étaient toujours ravis de faire la connaissance du modèle. En tout bien tout honneur répétaient-ils à l’envie, semblant imaginer que d’autres idées traversaient la tête de l’enquêteur. Les jeunes femmes étaient majeures. Ce qui se passait ensuite à l’issue des réunions mondaines relevait de la vie privée, du consentement entre un homme et une femme adultes, responsables de leurs vies, maîtres de leurs agissements.

Circulez, il n’y a rien à voir.

Guérinaud envisagea une perquisition suite à la demande de l’amoureux éploré, bien décidé à établir son innocence. Il obtint le feu vert du procureur de la République, un client du photographe. Un grand appartement en ville, l’atelier de l’artiste sur le même palier, une maison à la campagne.

L’appartement, Guérinaud s’y attendait, était à l’image des beaux livres spécialisés dans la décoration d’intérieurs haut de gamme. Tout sentait le concept, la pensée aiguisée sur le fil du modernisme. Les matériaux, nobles, les objets en exemplaires uniques. Créés en accord, en osmose, avec la personnalité du propriétaire. Commandés chez des créateurs ayant pignon sur avenues. Pas un grain de poussière, pas une trace de désordre, donc pas une trace de vie.

Qu’une jeune femme ait choisi de fuir un pareil endroit, paraissait aller de soi. Même les dizaines de photos accrochées aux murs, toutes en noir et blanc, ressemblaient à ces photos que les familles éplorées, aisées, feraient incruster dans les dalles mortuaires de leurs chères disparues. Un mausolée à la gloire de la femme, élevée au rang d’objet d’art. La froideur du lieu glaça l’enquêteur. Il aimait mieux son appartement, le joyeux désordre qui y régnait, les meubles chinés dans des brocantes, la vaisselle récupérée chez la grand-mère de Lucilie, coquelicots et boutons d’or.

 

5

 

La pute lui avait indiqué les endroits dans les bois où assécher sa soif frénétique de sexe bon marché. Quand il ressortait du bois, il était toujours aussi assoiffé. Alors il y revenait, convaincu d’avoir loupé une étape. La prochaine fois ce serait mieux, la prochaine fois serait la dernière, il passerait à un autre idéal de femme.

Une course sans fin.

Le CAP brillamment obtenu, son patron l’avait embauché. Le soir, il l’invitait chez lui. Assis sur le canapé, en buvant des blondes ou des brunes, ils regardaient des matchs de foot et aussi des films pornos. La soirée se terminait souvent à deux sur la femme du garagiste.

Plus le temps passait, plus il prenait le ventre des buveurs de bière. Les rares fois où il affrontait son image dans la glace, il voyait son regard inassouvi, inquiet, de plus en plus fou. Une maladie protéiforme le rongeait un peu plus chaque jour.

Ses gestes de mécanicien étaient précis, efficaces. Les clients, les clientes surtout louaient son savoir-faire et la rapidité avec laquelle il effectuait les réparations.

Il s’était même envoyé une cliente régulière. Elle l’avait cherché, elle l’avait trouvé. Elle lui avait demandé de ramener la voiture devant son domicile, ce n’est quand même pas pour rien, monsieur le juge, qu’elle a exigé que je vienne chez elle ?

Oui monsieur le juge, trois fois. Elle en redemandait, croyez-moi. Voilà maintenant qu’elle crie au viol ? La victime, c’est moi, monsieur le juge. Une femme vous fait entrer dans sa maison. Même si elle dit non, on sait ce que ça veut dire, hein, monsieur le juge ? Payer la réparation ? Elle pouvait le faire au garage. Non, croyez-moi, monsieur le juge…

Prison.

Un codétenu lui avait filé la combine. Le psy, c’est ton ticket de sortie. Voilà ce que tu dois dire. Tu étais devenu cinglé. Trop de bière, trop de travail, les calendriers et les films pornos t’avaient tourné la tête. Tu regrettes, tu veux te soigner. Parle-lui de ta mère. Les psychiatres adorent qu’on leur parle de notre mère. Eux aussi le savent ; 9,9 fois sur 10, c’est de la faute des gonzesses. Bon, j’dis pas, des fois les mecs sont pas brillants. Mais quand même. Les statistiques le prouvent. 9,9 fois sur 10, tu trouves une femme quand tout part en couille. Va voir le psy.

Son patron l’avait repris dans son garage après la sortie de prison.

- Mon gars, après ce coup, tu devrais songer à te marier. C’est tout bénéf. Tu rentres à la maison, la bouffe est prête, le ménage est fait, la lessive, le repassage, et dès que tu as envie, pas besoin de sortir te les geler dans les bois, tu as ce qu’il te faut sous la main, enfin tu vois ce que je veux dire. Autant de fois que tu veux, dans la position que tu veux, c’est gratuit. Si elle ne te suit pas, tu cognes. En général, une fois suffit. Faut rapidement faire savoir qui est le patron.

 

6

 

Donatien Guérinaud ne trouva rien, ni dans l’appartement, ni dans l’atelier, ni dans la maison de campagne. Pas une trace du passage du modèle, sinon les photos. Rien dans les salles de bain, rien dans les placards, rien. Cela sentait le nettoyage de la scène du crime.

Toujours pas de cadavre, il lança un avis de recherche international. La femme avait l’habitude et le goût des voyages. Si elle était toujours vivante, elle serait vite retrouvée. L’adipeux cesserait de s’agiter, de remuer ses relations, de faire du bruit, de gémir, de menacer de dénoncer par voie de presse l’incurie de la Police, de l’enquêteur Guérinaud tout particulièrement.

Il convoqua les employées de maison. Non, elles n’avaient pas été sollicitées en dehors de leurs tâches habituelles. Il leur montra les photos du modèle. Non, elles ne l’avaient jamais rencontrée. Les autres, encadrées aussi sur les murs, oui, elles les avaient parfois croisées. Certaines s’étaient installées quelques semaines ou quelques mois, vous savez, monsieur l’enquêteur, ces filles elles vont, elles viennent…  Nous, nous travaillons à heures fixes, à jour fixe, ensuite nous rentrons à la maison. Le ménage chez les autres étant fait, nous nous occupons du nôtre, et des gosses. Une vie normale, n’est-ce pas ? Mais vous avez raison, c’est un peu bizarre. Les photos, nous les avons vues. La femme en vrai, jamais… À bien y réfléchir, c’est la première fois que nous voyons les photos sans rencontrer au moins une fois l’original.

Guérinaud convoqua l’adipeux. De plus en plus furieux.

- J’aurais tué ma muse ? Celle que j’aime à la folie ? Qu’est-ce que vous espériez trouver ? Des mares de sang ? Un couteau ? Une hache ?

- Je n’espérais pas tant. Au moins, un vêtement, une brosse à dents, des cheveux qui ne soient pas les vôtres, que sais-je encore ? Rien, absolument rien, n’indique que la disparue a vécu chez vous. Même vos femmes de ménage ne l’ont jamais vue.

- Évidemment, si vous vous fiez à des domestiques....

- Où alors, si elle l’a fait, elle a soigneusement effacé les traces de son passage. Vous parlez d’aimer à la folie, est-ce…

- Je vous vois venir. Vous croyez que je suis fou, que je suis amoureux d’une image. Mais sur cette photo, il y a bien quelqu’un, vous en conviendrez. Vous devez la retrouver. Elle est en danger, il est peut-être déjà trop tard.

- Vous, plus qu’un autre, savez qu’avec les moyens dont nous disposons, nous pouvons fabriquer des images comme nous le voulons. Monsieur, je continue mes recherches avec les éléments que vous m’avez fourni. Nom, prénom, date de naissance, mensurations, couleurs des yeux, couleurs des cheveux. Si votre muse existe, je la retrouverai. En attendant, je vais faire analyser la photo.

 

7

 

Le garagiste lui avait présenté sa nièce. Ni belle, ni laide. Ni bête, ni intelligente. Il l’épousa. La première nuit, un fiasco. Trop de mauvais champagne, trop de mauvais vin, trop de bière.

En tête, ce qu’il projetait de faire, et de faire accomplir à sa toute nouvelle épouse. Dans la chambre à coucher, panne totale. Il avait eu beau s’acharner, donner des conseils, donner des ordres, la plier à genoux devant lui, rien. Sous les coups non plus, rien.

Bien décidé à remettre le couvert dès son réveil, il avait annoncé le menu à la forme réfugiée dans un coin du lit. Elle aurait intérêt à être efficace, coopérante, active.... Il lui pardonnait, il comprenait que la première nuit… Il avait enfin sombré dans un sommeil noir ponctué de ronflements sonores, de renvois vulgaires.

Réveil flamboyant, appareil dressé droit vers le ciel. Immédiatement engouffré là où il pouvait l’être. Toutes les possibilités explorées. À plusieurs reprises. Celle-là ne pourrait pas crier au viol. À ce soir ma belle, que la maison soit en ordre quand je rentre, et toi aux ordres. Ici, le patron, c’est moi. Tu verras, nous allons bien nous entendre. Tu as aimé, hein ? Oui, je le vois bien, tu as aimé.

- Alors ?

- Pas très dégourdie, ta nièce. Elle a besoin d’une bonne formation en accéléré, nous n’avons pas de temps à perdre, mais du temps à rattraper. Heureusement, je connais la technique. Grâce à tes apprentissages.

- Vas-y mollo, quand même.

Les rires graveleux avaient ricoché sur les murs de l’atelier, souillant au passage les affiches pornos et les calendriers Pirelli.

Enfin. Plus besoin de se les geler dans les bois.

Le patron avait raison. Tu te maries, tu as tout ce qu’il faut à la maison.

L’apprentie mariée n’avait pas été très douée, ni très participante. Deux mois après le mariage, alors qu’il rentrait chez lui, il l’avait retrouvée pendue au plafonnier de la chambre à coucher, au-dessus du lit conjugal.

La mort demande que l’on adopte une attitude décente.

Retour dans les bois, après un temps de deuil nécessaire. Et suffisant.

 

                                                                               8

 

Ce jour-là, Guérineau rentra chez lui assez tôt. Des heures à récupérer. L’enquête sur la disparition du modèle piétinait, il attendait les résultats des investigations lancées ici et là. Son métier, presque un sacerdoce, demandait beaucoup de qualités. Rigueur, méthode, sens de l’écoute et aussi, de la patience. Il n’en manquait pas.

- Donatien ?

Lucilie, grosse de leur enfant à venir, resplendissante, se jeta dans ses bras. Sa peau était douce, ses cheveux sentaient le tilleul. Une boule de bonheur, de tendresse, d’amour.

Donatien ne cessait pas de l’embrasser, de la câliner, de la cajoler.

- Quand même, je me sens moche. J’aimerais être une femme toute mince, presque maigre. Je porterais une robe noire, je laisserais pousser mes cheveux. J’aurais de jolis mouvements de tête. Tiens ! Le même que Léda de notre sculpture, avec son cygne entre les cuisses.

- Surtout pas ! Je n’ai pas envie d’une femme toute mince. Viens. Je suis ton cygne.

Quand Donatien quitta les bras de Lucilie, son téléphone vibrait sur la table du salon, à côté de Léda et de son cygne. Un collègue l’avait déjà appelé quatre fois.

Il était question de la maitresse du photographe. On venait de la retrouver dans l’annexe d’un garage où elle avait sans doute été séquestrée depuis le jour de son enlèvement, puisque le cadavre était encore chaud. Un pervers psychopathe, de toute évidence.

Une mise en scène macabre. Le modèle, vêtu d’une robe en soie noire, était accrochée au mur, entre des posters pornos et des calendriers Pirelli.

Donatien fit bien son travail, il mit rapidement la main sur l’employé du garagiste. Il se pollua l’âme en se rapprochant du ravisseur. Son présumé coupable ne comprenait pas pourquoi on lui en voulait. Il avait vu la femme sur la couverture d’un magazine, posé sur une pile de revues, chez son coiffeur.

Enfin ! Une femme telle qu’il attendait qu’elle fût, sans doute un cadeau du ciel, écrivit Guérinaud dans son rapport d’enquête, en améliorant un peu le style du psychopathe. La chance n’était pas au rendez-vous de la malheureuse le jour où elle sortait du salon de beauté. Sa voiture pleine à ras bord de valises tombait en panne, elle était secourue par l’homme que j’ai arrêté.

Il l’avait entrainée chez lui sous la menace d’un tournevis glissé dans sa poche, prétextant que c’était un revolver. Quand l’homme avait décrit la scène avec un luxe de détails, Guérinaud avait compris. La victime aurait pu fuir. L’effet de sidération, si mal connu, si mal compris, une pétrification instantanée de la volonté, lui avait ôté toute possibilité de se défendre. L’homme l’avait réduite au rang d’objet, au statut de proie, en quelques secondes seulement.

Le mot revolver avait suffi, il n’avait pas eu à le montrer. Elle l’avait suivi.

Elle n’était plus qu’un corps abandonné à la folie de son tortionnaire. Il ne l’avait pas violée. Devant elle, il ne pouvait plus bander. Il l’avait séquestrée chez lui afin de lui parler longuement des femmes des revues, des posters et des calendriers. Elle l’avait écouté sans répondre, la tête un peu rejetée en arrière, ses longs cheveux en cascade.

Je vous l’assure, monsieur Guérinaud, elle l’avait bien compris. Mon plus beau trophée méritait de figurer à côté des femmes en papier.

 

 

 

[1] Michel Buzon. CARNETS DE DÉROUTE. Et petits bonheurs éparpillés. Maldoror.

Blog du Guy Simoulin