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Still recording ou comment filmer la guerre…

Lundi 8 avril 2019 / Michèle Tatu

Still Recording est passé trop vite sur les écrans bisontins. C’est le sort souvent réservé aux documentaires. Pourtant, ce sont eux qui révélent l’état du monde.

Comment filmer la guerre ? Cette question éthique et politique est au cœur de Still Recording, (Prix de la Settimana della critica du festival de Venise), co-réalisé par Saeed Al Bal et Ghiat Ayoub. Le générique du début donne le nom des huit opérateurs qui ont réalisé les images du film, depuis le commencement de la révolution syrienne en 2011 jusqu’à 2015. 

Dès le début du film,  on assiste à un cours initié par Saeed Al Batal afin de montrer aux différents opérateurs comment se servir de la caméra et comment cadrer. Lors de l’analyse d’une séquence d’un film hollywoodien, le réalisateur explique que le budget de cette superproduction équivaut à la création de plusieurs hôpitaux en Syrie. Peu importe le budget de leur film, ils filmeront avec leurs moyens la guerre à Douma et à Damas en huit épisodes.

Le cinéma et la mémoire

Comment filmer la guerre ? A quelle distance ? Avec quel parti pris ? Ces questions surgissent en creux à chaque plan, qu’il s’agisse des images de corps enterrés dans une fosse commune, ou du quotidien des Syriens, dans leurs villes bombardées. La caméra portée par plusieurs personnes successives explore la guerre dans ce qu’elle a de plus atroce, tout en montrant aux spectateurs des instants de vie quotidienne, à l’instar de la rencontre avec le sportif « qui préfère mourir en martyr sous les bombes que de ne plus sortir de chez lui. La vie doit continuer même si Bachar détruit tout » dit-il.

Pas de voix off. Juste être dans la guerre, en immersion. Le changement d’opérateurs s’effectue lors d’un entretien ou d’une baisse de tension impliquant un ralentissement du rythme. Filmer c’est enregistrer le monde et le mettre en mémoire.

Le pouvoir des images

Toujours aux abois, la caméra scrute la provenance des bombes, parfois en retrait depuis un appartement, parfois en filmant à l’épaule ou encore lorsque la caméra est posée dans la poussière au début du film et à la fin, qu’un cameraman est blessé et que la caméra est abandonnée sur le sol. Un plan fixe fait ressentir la tension du hors champ sans en montrer les images.

Lors du tournage, un caméraman est mort et un autre a été torturé. Les images ont du pouvoir. Elles peuvent être tronquées. Pour preuve le choix de la bande annonce au cours de laquelle un enfant dit avoir trouvé des cornichons sous les débris après un bombardement. A l’intérieur du film, la séquence est plus longue et l’enfant ne parle pas seulement de cornichons ; il évoque la présence de morceaux de corps humains tout autour de lui.

Filmer la guerre requiert une approche éthique. En filmant les combats de l’armée syrienne libre pour prendre Douma au régime de Bachar al Assad ou les appartements de Damas, le film fait à la fin un détour par le Street art. Filmer est un geste artistique, une parole adressée au monde à l’image de ces mots écrits sur les murs, « soit patiente ma patrie ».