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Tout le monde il est beau, tout le monde il est Charlie...

Mercredi 14 janvier 2015 / Daniel Bordür

Tout le monde médiatique il est beau, tout le monde médiatique il est gentil. Tout le monde médiatique il est Charlie.

Il n'en finit pas de chanter les louanges de Charlie Hebdo, héritier de Hara Kiri, le « journal bête et méchant » interdit en 1970 pour avoir titré « Bal tragique à Colombey : un mort » après le décès du général De Gaulle.

Ironie de l'histoire, les héritiers des gaullistes ont défilé ce week-end, aussi choqués-révoltés-concernés que les héritiers des lecteurs des journaux satiriques qu'on lisait parfois en se cachant tant « l'ordre moral » était encore prégnant. Convertis à la liberté de la presse, les héritiers du gaullisme ont acté et accepté depuis longtemps la disparition du ministère de l'information, celui-là même qui dictait au patron de l'ORTF ce que devait être le journal télévisé des années 1960. Celui là même qui a occulté, par exemple, la tuerie de dizaines d'Algériens le 17 octobre 1961 à Paris sous les ordres du préfet Papon...

On ne va pas se plaindre ni s'offusquer de cette conversion. On rappellera quand même que c'est sous un premier ministre gaulliste, Jacques Chirac (1986-1988), que la privatisation de TF1, jusque là chaine de service public, sera le fer de lance du processus qui transfère le contrôle des grands médias audiovisuels du pouvoir politique au pouvoir économique et financier incarné par le groupe de BTP Bouygues. Celui-ci promet de préserver la liberté de la presse, et notamment l'émission emblématique de Michel Polac Droit de réponse. Mais il s'empresse de la supprimer après que l'incorrigible Cabu ait légendé en direct un dessin de Wiaz : « une maison de maçon, un pont de maçon,  une télé de m... »

Une télé de maçon ? Allons donc ! Leçon de cet épisode qui mit le roi à nu : la caricature et l'humour ne sont pas, en 1987, la tasse de thé d'un pouvoir économique en train de s'emparer de l'instrument qui vend du temps de cerveau disponible aux annonceurs. Et tient du coup les journalistes par la menace et le carnet de chèques, mais aussi par l'injonction de ne pas faire fuir les dits annonceurs avec des sujets trop sérieux. La Société du spectacle théorisée en 1967 par Guy Debord peut accroître son emprise, installer le « fétichisme de la marchandise ».

Mais à propos, c'est quoi la liberté de la presse ? La liberté de caricaturer, c'est la liberté du commentaire, de l'interprétation, de l'inspiration. La satire, c'est la liberté de rire, notamment de la condition humaine, du pouvoir, de l'injustice, de la bêtise. Mais caricature et satire sont loin d'épuiser le sujet. La liberté de la presse, c'est aussi la liberté d'enquêter, de reportage, d'expression d'une vérité, d'une opinion, d'arguments. Elle est garantie par la loi du 29 juillet 1881 qui en prévoit les limites que sont notamment la diffamation, l'injure, la propagation de fausses nouvelles, l'apologie du crime... On est quand même civilisé.

On peut rire de Dieu, même si survit en Alsace-Moselle cet archaïsme juridique du délit de blasphème que les dignitaires religieux acceptent de voir disparaître. Eux aussi se sont convertis à la liberté de conscience – donc à la laïcité, garante du droit d'exercer un culte comme du droit de ne pas croire.

Parler, penser, écrire, dessiner, peindre, photographier, filmer, transmettre tout cela... reste un droit inaliénable dans un état où la liberté de conscience est la règle commune. Vous avez dit liberté de conscience ? Justement, dans un pays où l'on célèbre aussi le droit de vote comme fondamental, fondateur de la promesse républicaine, cette liberté ne peut s'exercer qu'éclairée par un jugement informé. Or, cette liberté est en tension avec d'autres libertés, comme celle du capital qui a tendance à écraser les autres de sa puissance.

C'est pour cela que la presse est un secteur réglementé où la loi est censée apporter quelques garanties afin d'éviter une trop grande concentration des médias dans les mêmes mains. On ne peut pas dire que ce soit pleinement réussi. Ni même suffisant. Les syndicats de journalistes, d'éditeurs, les défenseurs des droits, fourmillent d'idées pour améliorer les garanties, les protections, les financements, les coopérations. Pèle mêle, il s'agit de drainer les aides publiques – 1,5 milliards d'euros par an –, voire de les remplacer par une cotisation information, vers les médias d'information et d'opinion plutôt que de divertissement largement financés par la publicité, de garantir aux rédactions une autonomie réelle vis à vis des actionnaires, bref, de redonner confiance aux citoyens dans la presse...

A-t-on vu les quotidiens régionaux rachetés par le Crédit Mutuel, dont ceux du Grand-Est, évoquer, ne serait-ce par un entrefilet, les enquêtes judiciaires visant une filiale monégasque de la banque pour évasion fiscale ? Évidemment non. Et si c'est trop demander à un patron de presse de se tirer une balle dans le pied, cela fonde l'exigence d'une politique publique garantissant le pluralisme.

La liberté de la presse ne relève pas que du courage individuel, évidemment nécessaire. La liberté de la presse relève aussi de structures aussi indépendantes que possible des pouvoirs économiques, politiques, idéologiques. Elle est placée dans les mains des citoyens, des lecteurs, auditeurs et téléspectateurs qui ne sont pas seulement des consommateurs d'information.

En se mobilisant par millions, nos concitoyens ont montré qu'ils plaçaient cette liberté sous leur protection. C'est une bonne nouvelle. Cette liberté de dire, d'entendre, de rire, de dévoiler, de voir, d'expliquer, de découvrir, de comprendre, d'apprendre... Cette liberté-là est un bien commun. Comme l'eau, l'air, le soleil... Comme la laïcité. Des biens communs qui sont en permanence à défendre.

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