Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

Trois femmes et un confinement/ Jour 11

chronique

Vendredi 27 mars 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

   

JOUR 11 – MIMI

Ceci est un S.O.S, même si je sais que vous n’y pourrez rien. Je ne sais pas planter un clou droit, je déteste tout ce qui est vie matérielle et ses contraintes. J’aimerais me réveiller lavée et habillée, et immédiatement, lire, écrire, écouter de la musique, marcher, échanger avec mes amies et mes amis, la vraie vie quoi…

En réalité, même si je ne sais pas planter un clou droit, encore moins riveter, je me sens des affinités avec Rosie la riveteuse. Vous ne savez pas qui est Rosie la riveteuse ? Mais si ! C’est cette femme en bleu de travail, bandana à pois rouges dans les cheveux, qui fait un bras d’honneur à l’oppression des femmes, à leur réduction au statut d’épouse, de mère, de cuisinière, de femme de ménage. Aux États-Unis, dans les usines, toutes ces Rosie la riveteuse ont remplacé les hommes, partis à la guerre. Sur les affiches d’époque, celle de la seconde guerre mondiale, Rosie proclame : We Can Do It ! Nous pouvons le faire ! Rosie la riveteuse est devenue un symbole du féminisme et de ses luttes. Oui ! Nous pouvons le faire ! Jojo, dont je vous parlais hier, raconte que sa grand-mère maternelle, mon arrière-grand-mère donc, est devenue conductrice de Tramway, à Toulouse, pendant la première guerre mondiale. Quand son mari est rentré, on a donné un pistolet à mon arrière-grand-mère, afin qu’elle puisse se défendre si son mari rendu fou comme beaucoup de soldats par cette horrible boucherie, menaçait sa vie. Entre temps, elle était devenue suffragette et tenait meeting. C’est ce qu’on a raconté à Jojo, qui nous l’a raconté…

Si, chaque matin je me dis, You can do it ! Tu peux le faire ! je me sens chaque jour un peu plus quitter l’habit de Rosie la riveteuse, celui de la suffragette, pour endosser celui de la Mère Denis. Anouk est toujours confinée dans le confinement. Elle ne fait que de vagues apparitions, munie de ses gants et de son masque en tissu. Nina participe vaillamment à l’effort de guerre en faisant des cookies qui trouveraient leur place sur le chariot des desserts évoqué hier, mais elle doit quand même préparer son Bac. Donc, malgré les bonnes décisions que nous avions prises, je me retrouve en première ligne pour l’intendance. Même en me levant quasiment aux aurores, j’y passe la matinée. De plus, le confinement est également sanitaire. Désinfection de tout à haute dose ! Et je me lave les mains si souvent que la peau s’écaille, que j’ai l’impression qu’elles fondent… Je me pose sérieusement la question de savoir à qui je ressemblerai à la fin du confinement.

À la mère Denis ? Vous ne savez pas qui est la mère Denis à qui je crains de commencer à ressembler ? Ce n’est pas un personnage de Proust, chez qui on trouve une Albertine, perdue puis retrouvée, une Céleste… Ni un personnage de James Joyce, chez qui on trouve une certaine Molly, célèbre pour un interminable monologue. Ni un personnage de l’Odyssée, avec Pénélope attendant son Ulysse, tissant puis détissant son ouvrage…

La mère Denis, à qui je commence peut-être à ressembler, est une femme bien enracinée dans le terroir français. Robuste matrone, elle a servi de modèle pour une marque de machine à laver, dans les années 70 et 80. Ça ne nous rajeunit pas, ça ! En vrai, elle s’appelait Jeanne Marie le Calvé, elle était lavandière.

Malgré tout, j’ai quand même réussi à écrire un billet de blog pour vous parler de Romain Marion. Il est à lire dans la partie blog de Factuel. Et j’ai réussi à écrire ce jour 11. Ouf ! Faisant cela, je me retrouve, je me sens mieux. L’image de la Mère Denis s’éloigne ! Comme elle reviendra demain, je la chasserai à coup de balais ! I Can Do It ! Je peux le faire !

 JOUR 5 – ANOUK

Bon sang ne saurait mentir

Aujourd’hui, j’ai reçu plein de petits cadeaux : une vidéo romaine, une photo de mésange, et des messages de toute la France, de gens que je n’ai pas vu depuis des lustres, voire plus. Comme nous sommes au Jour 11, mais au jour 5 des symptômes, je m’en fais des munitions, de quoi mener le combat.

Je vous parlerai sans doute avant la fin de ce confinement de mes deux grand-mères, qui sont de sacrés personnages. Elles sont tellement différentes l’une de l’autres qu’elles m’évoquent les deux revers d’une même médaille, une médaille d’or. Mais là, je viens de raccrocher d’avec Georgette, dite Jojo, la mère de Mimi, c’est donc d’elle que je vous parlerai aujourd’hui. Jojo est une battante, une guerrière, une killeuse. Pas du genre à se laisser impressionner. Quand j’étais petite, je me sentais encore plus minuscule face à cette force de la nature, cette beauté un peu farouche, cette femme aux mains sublimes pleines de farine, et c’était tellement important, cette façon qu’elle avait de pétrir la pâte, c’était un lien avec la vraie vie, une vie ancrée dans la terre, dans notre histoire. Moi la petite intello à lunettes, un peu fragile, courageuse mais pas téméraire, comme elle disait, ça me rassurait, ça me fascinait, je me sentais à l’abri, mais je me sentais aussi un peu en dehors. Pas tout à fait à la hauteur. Cette grandeur (d’âme et de corps), je voulais absolument en être digne, et ça me foutait un peu la pression, à vrai dire.

Aujourd’hui, avec la Jojo, on a parlé de tout un tas de choses – elle est très bavarde – mais on a surtout parlé de groupe sanguin, puisqu’il paraît que certains groupes sanguins protégeraient du connard de virus. On se raccroche à ce qu’on peut. Je n’ai pas été surprise d’apprendre qu’elle est AB-, le groupe sanguin le plus rare (1% de la population). C’est sans doute pour ça que la Jojo est si spéciale. D’une intelligence rare, aussi rare que son groupe sanguin, je pense qu’on dirait d’elle, aujourd’hui, qu’elle est atypique. Atypique, solide, inébranlable. En tout cas son sang coule dans mes veines, et bon sang ne saurait mentir. Ce soir, de cet adage, je me fais une petite perfusion d’optimisme.

 JOUR 11 - NINA

Comment se motiver pendant le confinement? Des programmes! Programme de sport, programme de révisions. Même le fait de faire les programmes, c'est bien parce que ça fait passer le temps ! Voilà. Faire des programmes (et les suivre bien évidemment), c'est une de mes nouvelles activités. J'ai trouvé une autre activité que maman et Mimi aiment bien faire pendant le confinement mais c'est un peu moins drôle pour moi que quand elles se disputent. Elles me répètent les mêmes choses 100 FOIS PAR JOURS!!!!!!!! Oui oui je pense qu’elles se sont mises d'accord pour faire exprès de me répéter les mêmes choses. Enfin bref : entre les répétions de l'une et de l'autre, les disputes, maman qui s'est mise à la méditation bouddhiste : mmmhhh maaaahhh mihhhhiiih (c'est ce que ça donne) et mes programmes, je ne m'ennuie plus, c'est sûr, mais je suis au bord du burn out. Sur ce, passez une bonne soirée et à demain.