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Trois femmes et un confinement/ Jour 28

chronique

Lundi 13 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Jour 28-Mimi

Grâce aux réseaux sociaux qu’Anouk et Nina utilisent et maitrisent parfaitement, nos chroniques de confinement quittent non seulement l’espace régional, mais aussi l’espace national. Quelle histoire !

Il m’appartient donc de vous expliquer où se trouve notre phalanstère/gynécée. Il se trouve à Besançon, plus précisément dans la vieille ville de Besançon, plus précisément encore dans ce qu’on appelle La Boucle. La Boucle ? C’est une partie de la vieille ville nichée dans un méandre de la rivière Le Doubs, d’où son nom. Vieilles pierres, hôtels particuliers, cours intérieures et jardins cachés, magnifiques escaliers en pierre ou en bois, la Citadelle de Vauban, le Palais Granvelle, le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, La Cité des Arts due à l’architecte japonais Kengo Kuma… On ne pouvait pas trouver meilleur endroit pour notre phalanstère/gynécée. On peut quitter La Boucle grâce à sept ponts ou passerelles, que je franchis rarement. Mon psychanalyste dont je vous ai déjà parlé à propos de mon lave-vaisselle dit que je fais partie de ces gens bien connus des psy bisontins, qui sont bouclés dans la Boucle. Je ne sais plus à la suite de quelle élucubration due à mon inconscient souvent farceur, je lui ai raconté que pour moi, franchir un pont, c’était franchir une frontière et s’aventurer dans des contrées exotiques. Anouk et Nina qui elles, sont des voyageuses, me regardent souvent avec consternation.

Bref, dans cette Boucle, moi qui me sens plutôt citadine et n’aimerais pas vivre à la campagne, j’y vis comme à la campagne. Je connais, au moins de vue, les gens de mon quartier. Nous nous saluons, nous parlons météo… Ce sentiment de vie campagnarde est, en ce moment, renforcé par le silence qui règne, par le fait qu’il y a quelques jours, j’ai vu deux canards dans la rue Bersot. Par le fait que l’on entend les oiseaux… À propos d’oiseaux, je ne résiste pas au fait de vous faire une révélation : Anouk a appris à parler, ou à siffler, oiseau. À tel point que je n’y ai entendu que du feu, et que je pensais dur comme fer qu’un oiseau soprano avait élu domicile sur une de mes fenêtres de cuisine, côté cour. Anouk fait l’oiseau quand elle verse du pain d’épeautre (bio) émietté, sur la fenêtre. Elle prévient les gracieux volatiles en sifflant. Une jeune amie (qui travaille à l’hôpital) m’a envoyé une photo d’un… goéland, sur le Doubs.

Sentiment de vivre à la campagne toujours, grâce à Michèle Tatu. Quand elle passe sous ma fenêtre afin de faire ses courses avec Henri, elle m’appelle. J’appuie mes deux coudes sur le rebord, et nous papotons, telles deux commères, de choses anodines, parce que quand-même, tout le monde peut nous entendre. C’est très rigolo de les voir, elle et Henri, masqués par des bouts de tissus colorés. Ils en ont deux jeux, m’a-t-elle expliqué. Ils occupent leur temps à regarder des films, des documentaires. Henri, qui n’a pas tout son matériel de peinture, dessine. Vivement sa prochaine exposition ! Si j’avais des bigoudis, j’y enroulerais mes cheveux (que j’ai décidé de laisser blanchir), pour nos discussions à la fenêtre. Une fenêtre sur rue… Encore merci à Michèle pour les films sur la peinture qui sont mis en ligne sur Factuel. J’ai particulièrement aimé celui sur la naissance du chou de Charles Belle, un chou si beau, si érotique…

À propos de peinture, les lectrices et les lecteurs de Factuel connaissent maintenant l’histoire du peintre biélorusse Vladimir Anishchenko et de son épouse Natalia. Ayant obtenu le statut de réfugiés, ils étaient en attente d’un appartement. Hélas pour eux aussi, le confinement est arrivé. Ils sont donc cloitrés dans une chambre du Cada qui les héberge. Je connais ces chambres, pour des raisons ex-professionnelles. Pas de salle de bain ni de toilettes privatives. Nos deux amis gardent le moral. Nous avons prévu, avec Marie, graphiste, et Michel, photographe, de faire une plaquette de présentation de l’œuvre de Vladimir. Une première maquette existe. Le covid qui n’aime ni les êtres humains, ni l’art, a tout ralenti.

Ce soir, Emmanuel Macron intervient. J’ai lu, dans un fil d’actu, que les renseignements intérieurs sont inquiets pour l’après-confinement. Il parait que nombre de citoyen-es ne sont pas content-es, mais alors pas content-es du tout ! Avec raison, n’est-ce pas ? Toute la question est de savoir comment s’organisera cette colère, sur quoi elle débouchera…

JOUR 28 – ANOUK

A l’heure où j’écris ce billet, notre président de la République, monsieur Emmanuel Macron, n’a pas encore pris la parole afin de nous annoncer les nouvelles mesures prises par le gouvernement pour lutter contre le coronavirus. Toutefois, il se murmure que nous pourrions en prendre pour quelques semaines de plus. Le déconfinement, c’est pas pour tout de suite. Et je m’aperçois que bien que nous soyons, par la magie de ce « journal », d’une certaine manière confinés ensemble, je m’aperçois que je ne vous ai pas parlé de la maison de Mimi ! Voilà 28 jours qu’on se fréquente, et je ne vous ai toujours pas fait visiter ! Je manque à tous mes devoirs. Je vais donc réparer cette grossière erreur. Entrez, entrez, je vais vous montrer où nous sommes enfermées depuis maintenant 28 jours.

La maison de Mimi, pour commencer, n’est pas une maison, mais un appartement, sur deux étages. C’est l’appartement où j’ai passé la plus grande partie de mon enfance et de mon adolescence, et bien qu’il soit tout mal foutu et que la cuisine ait besoin d’être entièrement refaite, c’est un appartement très agréable, qui doit dégager de bonnes ondes car tous ceux qui y entrent ont en général du mal à en partir. Quand j’étais petite, on y « recevait » beaucoup. Recevoir, ce n’est pas le bon mot, il est un peu trop bourgeois. Il s’agissait de petites assemblées bruyantes qui se retrouvaient dans la cuisine (il n’y a pas vraiment d’autre endroit possible) pour philosopher, débattre et se marrer. Parmi les amis de mes parents qui venaient dîner, il y avait des artistes, des philosophes, des amoureux des lettres et de la musique, n’est-ce pas Sylvia ? Je sais que tu nous lis, tu t’en souviens ! Et toi Ma Marush, tu en as passé des soirées ici, avec nous ! Et des nuits entières aussi, à regarder par le vélux de ma chambre, à papoter en attendant que le jour se lève. Il y avait aussi Michèle Tatu, que les lecteurs de Factuel connaissent, et que j’appelais déjà Michèle Tatu, bien qu’elle m’ait dit que je pouvais l’appeler Michèle tout court. Mais pour moi, elle était et elle reste Michèle Tatu. Je n’ai jamais pu l’appeler Michèle, encore moins Michèle Toutcourt.

 

L’appartement est très clair, car il donne sur la Rue de la Bibliothèque et l’église Saint-Maurice, dont je peux voir à l’instant même le clocher dans la perspective de la rue. Le silence qui règne ces jours-ci me rappelle mon enfance. À l’époque, il y avait, sur le trottoir d’en face, un grand bar tabac dont j’ai oublié le nom, fréquenté par les joueurs de PMU. En bas de chez nous, à l’emplacement de l’actuelle agence immobilière Laforêt, une petite épicerie tenue par un couple (lui avait des bacchantes grises assorties à sa blouse), les Niekajoviez (je ne sais pas si j’écris leur nom correctement). C’est là que mes parents faisaient les courses, en général une demi-heure avant de passer à table – ils ont d’ailleurs gardé tous deux une faible capacité à stocker et à prévoir les repas à l’avance, qui a posé quelques petits soucis d’adaptation en ces temps de confinement.

Je crois qu’à l’angle, il y a toujours eu une pharmacie, mais peut-être que mes souvenirs me trompent. À l’emplacement du « Vrac», il y a longtemps eu un « club privé » douteux. Avec mon père, quand il faisait doux, nous nous mettions à la fenêtre pour observer les clients des deux bars, le PMU et le faux club américain, qui attirait une petite foule cosmopolite amusante – on s’amuse comme on peut au début des années 80, à Besançon, les soirs de semaine. Dans l’immeuble en face habitaient les Leblanc, une fratrie de grands blonds qui écoutaient de la musique industrielle et qui vivaient avec leur mère. J’étais amie avec l’un d’entre eux, Sloane. J’aimais bien leur grand appartement très bohème hanté par leurs silhouettes fantomatiques qui m’évoquent, quand j’y repense aujourd’hui, le film de Jim Jarmush, Only Lovers Left Alive.

Heureusement, Mimi a refait entièrement tout l’étage, où se trouvait ma chambre. Aujourd’hui, j’ai donc la chance de pouvoir retrouver ce port d’attache, ce lien avec mon enfance, mais dans un décor qui n’est plus tout à fait le même. C’est mieux, niveau angoisse. Voilà, je vous ai fait une première visite de la « maison de Mimi ». C’était la visite de courtoisie. Dans le prochain billet, vous aurez droit à la visite moqueuse. Je vous raconterai pourquoi cet appartement est si spécial… Je vous ai déjà dit qu’il est un peu mal foutu, je vous ai déjà dit qu’à part la cuisine et la salle de bain, on ne sait jamais comment nommer les pièces… 

Mais je ne vous ai pas encore donné MA version du lave-vaisselle.

Jour 28-Nina