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Trois femmes et un confinement /Jour 35

chronique

Lundi 20 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

JOUR 35 – MIMI

Des sons, et des mots. Les sons, d’abord. Ceux du chant des oiseaux qui disparaissent peu à peu parce qu’une forme d’activité a dû reprendre, si j’en crois le bruit des sons des voitures qui passent sous ma fenêtre. À propos du chant des oiseaux, je vous disais, dans un billet précédent qu’Anouk avait mis à profit ce temps du confinement pour apprendre à siffler oiseau. Elle m’a même expliqué, il y a quelques jours, qu’elle sifflait de façon différente pour annoncer le menu : soit du pain d’épeautre bio, soit du riz bio. Je peux vous en dire un peu plus aujourd’hui. J’ignore si les oiseaux ont une langue différente suivant qu’ils appartiennent à telle ou telle espèce, mais depuis qu’Anouk siffle, un nouvel oiseau est apparu sur la fenêtre-restaurant. Je crois que c’est un merle. J’en tire donc la conclusion qu’en fait, Anouk a appris à siffler merle. Les autres sujets à plumes venant dans mon oiseau-restaurant par habitude, seulement. Affaire à suivre, même si je n’en ai pas terminé avec cette histoire de sifflement. Je vous livre une autre info qui m’intrigue grandement. Dans une autre vie, Anouk a-t-elle été merle, ce qui expliquerait tout. Pourquoi j’en viens à penser cela, moi qui suis on ne peut plus rationnelle ?

Étape 1 : Grâce à son père, Anouk a fait la connaissance, à Rome, d’un couple charmant, Roberto et Martha. Ils sont bouddhistes. Parlant de la façon d’être d’Anouk, Roberto, il y a longtemps, a parlé d’Anoukitude. Bien vu ! Roberto ! Brefs, ils sont charmants et ils sont bouddhistes.

Étape 2 : À ma connaissance, Anouk n’est pas bouddhiste, mais son Anoukitude la pousse à s’intéresser à un nombre incalculable de théories, pensées… M’aurait-elle caché une sorte de conversion au bouddhisme ?

Étape 3 : Il y a quelques jours, Martha et Roberto ont envoyé, en pièce jointe, un bocal à Anouk. Lorsqu’elle m’a dit cela, j’ai été perplexe. Même quand on est bouddhiste, peut-on vraiment envoyer un bocal en pièce jointe, et un bocal de quoi ? De méditations bouddhistes ? Un peu plus tard, j’ai osé lui demander ce que contenait ce bocal. Elle m’a regardé d’un air effaré. De quoi parles-tu ? Confuse, je me suis un peu emmêlé les pinceaux dans mes explications au sujet du bouddhisme, de son Anoukitude… Elle éclaté de rire. Il ne s’agit pas d’un bocal, mais d’un VOCAL. Mimi, soit tu deviens sourde, soit le confinement te monte à la tête !

Étape 4 : Si vous suivez bien ce qu’on vous raconte, vous savez que Nina, chaque soir, va échanger avec un chat, dans la cour. Comme elle travaille d’arrache-pied pour son Bac, qu’elle prend une part active à la préparation des repas (hier, elle a pâtissé des brioches, je ne vous dis pas…), qu’elle nous supporte, elle a besoin de s’aérer avant de se remettre au travail jusqu’à tard dans la nuit. Elle en profite aussi pour échanger avec ses amies de Paris et d’ailleurs. Et Anouk en profite pour pousser d’étranges vocalises issues du vocal de Martha et de Roberto… pas d’un bocal.

Étape 5 : En ce qui me concerne, je relis des Maigret. En ce moment, c’est Maigret chez le ministre. Tout à coup, une sorte de bourdonnement arrive à mes oreilles, m’arrachant au 36 Quai des Orfèvres, et me projetant à Lhassa, au Tibet, où je ne suis jamais allée parce qu’il faudrait que je me déBoucle. Mais j’ai lu, c’est ma façon de voyager, le récit d’Alexandra David-Néel, Voyage d’une Parisienne à Lhassa. Le bourdonnement est agréable, apaisant. Quand même, je me demande parfois si je ne devrais pas monter les escaliers en bois que vous connaissez maintenant, afin de m’assurer qu’Anouk, à force d’Anoukitude, n’est pas entrée en lévitation, qu’elle n’est pas collée au plafond, assez haut. Au moment où, inquiète, je vais le faire, bruit de la serrure de la porte d’entrée. C’est Nina. Wesh ! crie-t-elle, elle qui n’est pas passée au Magari ! C’est moi ! Tout va ? Moi, je lui réponds que je suis au lit avec Maigret et que tout va. En haut, le bourdonnement cesse, il n’y a pas de bruit de corps qui tombe. Ouf !

Étape 6 : Je ne peux pas m’empêcher de faire des liens. L’Anoukitude d’Anouk qui la pousse à siffler, l’apparition d’un merle, les vocalises bouddhistes… tout cela n’est-il pas le signe que dans une vie antérieure, Anouk aurait été oiseau ?

J’en parlerais bien à Nina, afin de savoir, si, de son côté, elle n’a pas noté de signes étranges. Mais comme elle a d’autres chats à distraire, son Bac à préparer, nous supporter, organiser son implication dans la vie matérielle et spirituelle du phalanstère/gynécée, les coups de fil à ses copines qui ont leurs propres problèmes… je remets ça à plus tard.

Je remets aussi à plus tard de vous parler de ce que je pense des mots déconfinement, et méfiance.

JOUR 35 – ANOUK

Vous voulez vraiment que je vous parle du lave-vaisselle ? Vous êtes sûrs ? Nan parce que Mimi va m’en vouloir. Pis j’ai été bien élevée, moi, on ne se moque pas de ses parents… Bon, allez. Elle-même insiste. Alors je me lance. Comme elle vous l’a dit, Mimi a longtemps gardé dans cette cuisine improbable, munie d’une fenêtre donnant sur la salle de bain, mal fichue et pourtant si agréable, dans cette pseudo cuisine moderne (pseudo moderne il y a trente ans, donc je vous laisse imaginer…) Mimi a longtemps gardé un lave-vaisselle en panne, datant de l’époque où Serge, Mimi et moi formions une famille « nombreuse » (Mimi est très en phase avec les recommandations du gouvernements en ce domaine, au-delà de un, pour elle on est vite une foule). Puis, chacun a pris son envol et Mimi est restée avec ce lave-vaisselle qui ne lavait plus rien. Dire qu’elle s’en foutait serait en deçà de la réalité. Elle s’en tapait le coquillard à un niveau intersidéral. Oui mais voilà, la famille, on a beau ne pas aimer ça (j’entends par « la famille » son cortège de désagréments du quotidien et de contraintes d’un autre âge, car pour le reste, pour ce qui est des liens du cœur et du sang, Mimi est très « famille »), on a beau avoir autre chose à foutre, la famille est comme le réel, elle vous rattrape. Voilà que nait Nina, voilà qu’on vient souvent en vacances, voilà que ce serait pas mal d’avoir un lave-vaisselle qui fonctionne, quand même. Ça nous simplifierait. Alors Mimi charge un homme de confiance, un bricolo, de mener à bien la mission. Naturellement, le budget est contraint, l’intérêt relatif, mais la chose se fait. L’appareil en panne depuis plus de quinze ans est emporté au paradis de l’électro-ménager et un nouveau venu fait désormais partie de la « famille », je parle du lave-vaisselle, pas de l’homme de confiance bricolo, Dieu merci.

Certes, ce n’est pas le meilleur lave-vaisselle du marché, mais il fait son office, il fonctionne. Il fonctionne d’autant mieux qu’il lave de la vaisselle propre, puisque Mimi s’obstine à nettoyer soigneusement chaque assiette avant de la mettre dans l’appareil, soi-disant pour faire des économies d’eau, je vous laisse méditer… 

Je passerai rapidement sur nos divergences concernant la façon de remplir le lave-vaisselle, je vais encore me prendre des « il faut que tu acceptes que tout le monde ne fait pas comme toi, chacun sa méthode ». Je sais… Mais enfin quand même, les assiettes à l’endroit prévu pour les verres et vice versa, c’est vraiment mieux ?

Non, ce qui est vraiment rigolo, c’est quand il faut vider le lave-vaisselle. Là encore, on n’a pas le droit de critiquer, et encore moins de changer l’organisation du placard, alors on fait avec et, honnêtement ? Ce n’est pas si grave. Mais puisque vous tenez à ce que je vous raconte, et bien je vous raconte ! Pour ceux qui n’avaient pas encore compris, Mimi a une relation tout à fait particulière au réel, et à la « vie matérielle ». La règle est facile à comprendre : dès que c’est pratique, elle déteste. C’est sans doute pour ça qu’un petit meuble surchargé d’un bric à brac inutile est coincé entre le mur et le lave-vaisselle, et qu’un mini four s’est niché sur le plan de travail, au-dessus du même lave-vaisselle. Dès que la porte du lave-vaisselle est ouverte (condition nécessaire pour pouvoir le vider), il vous devient impossible d’accéder au placard où vous devez ranger la vaisselle. Vous ne pouvez pas passer, et vous ne pouvez pas non plus poser les assiettes propres sur le plan de travail, en attendant de les ranger dans le meuble inaccessible. Vous vous retrouvez donc avec vos assiettes propres sur les bras, cherchant une solution à ce problème insoluble. Mais ce n’est pas terminé, et c’est là que ça se corse ! Allez savoir pourquoi, les assiettes dont on se sert tous les jours sont justement rangées entre deux pile beaucoup plus grosses d’assiettes dont on se sert peu, et précisément derrière la barre centrale du placard, ce qui vous oblige à encore plus d’agilité. Pour pimenter la chose, car apparemment ce n’était pas suffisant, Mimi a décidé de ranger pile à cet endroit (pas au fond, pas complètement à gauche ou à droite, non, juste devant les assiettes, derrière la barre centrale) deux flutes à champagne en forme de cône inversé, dont elle me tient pour responsable ! Elle prétend que c’est moi qui les ai achetées ! Déjà je n’en ai aucun souvenir (je préfère les coupes aux flutes), et en plus, ce n’est pas une raison pour me punir en les rangeant à cet endroit tellement délicat. Vous l’aurez compris, remplir un lave-vaisselle de vaisselle propre, puis réaliser une chorégraphie pleine de maestria pour le vider : voilà qui fait de l’usage de cet objet, inventé pour simplifier notre quotidien, un exercice d’habileté et d’ingéniosité. On pourrait penser qu’il s’agit là d’un effort volontaire visant à ne pas nous laisser ramollir, à créer de nouveaux synapses, à tester notre capacité à nous adapter. Je ne crois pas… Je pense plutôt que comme pour le reste dans cette maison, le symbolique a pris le pas sur le pratique. Alors oui, du coup, on peut le dire. D’un point de vue symbolique, nous possédons un lave-vaisselle. Mais il ne nous simplifie que très peu la vie. Heureusement, il nous fait bien marrer.

JOUR 35 – NINA

Je pense à vous toutes et à vous tous, mais là franchement, le Bac d'abord ! J'arrive tout juste à assister au comité de rédaction !