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Trois femmes et un confinement /Jour 39

chronique

Vendredi 24 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Dessin de Victor Hugo : Le bateau-vision

JOUR 39 - MIMI

Jour 35, je vous parlais de chants d’oiseaux et de murmure bouddhique... ou bouddhiste. Aujourd’hui, j’ai envie de faire le point sur la question du déconfinement, prévu pour le 11 mai. Enfin, pas le déconfinement, le début du déconfinement, le déconfinement partiel… Je ne sais pas si vous vous y retrouvez, moi je n’y comprends rien. Ou plutôt si, je comprends qu’il n’y a qu’une bande de branquignoles, comme l’aurait dit mon père, le mari de Jojo, à la manœuvre. Aujourd’hui, nous aurions bien besoin d’une femme d’envergure, ou d’un homme d’envergure, pour piloter dans la tempête. Pas de chance, même si je sais que la chance n’a rien à voir dans ce marasme, nous avons la Macronie en marche. Mensonges, incohérences avec l’un qui dit, et l’autre qui dit presque le contraire de ce qui a été dit, tout ceci est on ne peut plus inquiétant. Quant à trouver une ligne directrice, sinon celle des pratiques d’avant, je n’en vois pas vers le monde d’après.

Ce déconfinement me fait donc plus peur que le confinement. Une peur de citoyenne, une peur plus personnelle. Dans ce qui est annoncé, je n’entends rien à propos d’une nécessaire redéfinition de nos modes de production. Je ne comprends toujours pas pourquoi nous ne sommes pas en mesure de fabriquer les masques dont nous avons tous besoin. Pourquoi nous ne sommes pas en mesure de fabriquer les masques spécifiques dont les personnels soignants ont besoin, les blouses, les surblouses, les charlottes… Ces masques annoncés pour bientôt sont comme l’Arlésienne d’Alfonse Daudet. On en parle, on en parle, on ne les voit jamais. Alors chacune, ou chacun, bidouille son petit bout de tissu. Voilà ! Nous sommes dans le règne du bidouillage. J’ai bien conscience du fait qu’on ne pourra pas rester confiné.e.s jusqu’à la fin des temps. Fin des temps qui risque bien d’arriver plus vite que prévu par des scientifiques qui ne sont pas écoutés, si de vraies décisions ne sont pas prises, concernant nos modes de déplacement, de consommation, de fabrication, d’agriculture… Sur ce fameux monde nouveau à venir, rien ne vient, de la part du gouvernement. Donc, je suis inquiète.

Sur un plan plus personnel, je n’ai pas du tout envie, étant données les circonstances, que Nina et Anouk retournent à Paris, la plus belle ville du monde, la ville lumière, la ville dont on dit qu’elle est de plus en plus sale. Une capitale sans cafés, sans restaurants, sans cinémas, sans théâtres. Une ville au centre, ou presque, de l’épidémie qui n’est pas terminée. Une ville dont le métro, les bus sont, passez-moi l’expression, dégueulasses. Réouvrir Paris dans ces conditions, n’est-ce pas réouvrir la porte à l’épidémie ? Je sais ! Nous ne pouvons pas vivre dans un univers totalement aseptisé. Mais peut-être y a-t-il un juste milieu à trouver, en matière d’hygiène, pour commencer ? Tant que ce n’est pas fait, acté, je n’ai pas envie que Nina et Anouk rentrent à Paris. D’autant qu’une deuxième vague est prévisible, dit le corps médical.

Cette réflexion pessimiste sur le déconfinement me conduit à parler de confiance et de méfiance. Cela fait belle lurette que je n’ai pas confiance en ce gouvernement. Il suffit de regarder comment il a traité la crise des gilets jaunes, comment il a conçu moult plans pour nous priver de nos acquis sociaux… Le projet de société qu’il a dessiné est un projet pour les nantis, les fameux premiers de cordée en pleine ascension du mont ruisselant de fric, qui ruisselle dans leurs poches à eux. En bas, les sherpas lourdement chargés, peu payés, méprisés, interchangeables, durs à la tâche. Pas brillant tout ça, monsieur Macron ! Et je ne pense pas une seconde, je l’ai déjà écrit, pouvoir accorder une miette de crédit à vos propos lénifiants en direction des sherpas qui aujourd’hui nous sauvent la mise. Place à la méfiance, donc. Ce que je déplore.

Au bout de cette petite réflexion, je me demande avec qui et comment agir, pour aider à le bâtir, ce monde d’après la crise. Car je n’ai pas envie qu’Anouk et Nina revivent ce qu’elles viennent de vivre. J’étends ce souhait à l’humanité entière.

JOUR 39 - ANOUK

Comme certains le savent, j’aime les bistrots. C’est d’ailleurs étonnant qu’en buvant aussi peu, j’aime autant les bistrots. Bon, c’est vrai, je n’aime pas à proprement parler que les « bistrots », j’aime les cafés, les restaurants, les hôtels… Mon premier boulot pour l’édition a consisté à traduire un livre appelé « L’esprit des Cafés en Europe », c’était un beau livre sur les cafés littéraires, les plus célèbres cafés de Vienne à Venise en passant par Paris, naturellement. Quand j’étais très jeune, j’aimais ramener des tasses des beaux cafés que je visitais. À l’époque, les établissements ne les vendaient pas encore, et comme je n’ai jamais pu voler, j’avais une technique imparable : je demandais au barman si je pouvais acheter une tasse (au Café Greco par exemple) et comme j’étais toute mimi, il n’était pas rare qu’il me l’emballe dans un papier grossier et me la donne. Je n’ai visité le café Florian, à Venise, qui était sur ma liste depuis si longtemps, qu’il y a quelques années, avec Nina. C’était merveilleux, nous y étions allées pour les fêtes de Noël et la Place Saint-Marc baignait dans le brouillard. L’été dernier, toujours avec Nina, nous sommes retournées au Café Greco, à Rome, et nous avons bu un caffè con panna (un expresso avec un petit pot de crème fouettée).

Mais je n’aime pas que les cafés « littéraires » où le café est à plus de 6 euros. Et je vais vous le prouver. Ce billet m’a été inspiré par un article que j’ai lu dans le Monde (et là je vous entends râler : Anouk, on avait pourtant dit que tu arrêtais, le Monde, on était d’accord, tu es incorrigible !). Je sais… Donc je lisais dans Le Monde un article sur les bistrots justement, qui nous manquent en ces temps de confinement. Si comme moi, vous avez un ou deux cafés favoris, où vous avez vos habitudes, vous savez de quoi je parle. Moi, en plus, j’ai tenu un bistrot, Le trou Normand, rue Jean-Pierre Timbaud, qui appartenait à Franck, le père de ma fille, alors je compatis pour ce que vivent en ce moments tous les restaurateurs du monde, les petits et les grands. Mais revenons à cet article du Monde sur notre amour des bistrots. Il était complété par une petite liste d’établissements que le ou les journalistes avaient choisis comme représentant cet art si français du bistrot. À la fin de la liste, le bar La Fontaine, à St Côme d’Olt, tenu par Francis Revel.

Voilà bien un établissement que je ne m’attendais pas à trouver dans Le Monde ! Francis Revel était l’un des amis d’enfance de Franck, le père de Nina, et le Café de la Fontaine le premier endroit où nous nous arrêtions quand nous partions en vacances dans l’Aveyron, avant même de poser nos valises. Quand Franck est décédé, la veille et le jour de l’enterrement, je suis allée voir Francis dans son bistrot. Il était là, son torchon sur l’épaule. Il ne disait rien. Pas un mot. Il ne pouvait pas parler. Pendant deux jours il n’a rien dit, mais il a organisé le buffet. Francis Revel a repris La Fontaine il y a peut-être trente ans, je ne sais pas exactement… Ce que je sais, c’est qu’il a veillé à ne surtout rien changer ni à la déco, ni au mobilier. Le bistrot est comme on dit resté « dans son jus ». Le « jus » qu’on y sert est difficile à digérer pour l’italienne parisienne que je suis. D’ailleurs les clients passent vite au blanc limé.

La première fois que j’ai débarqué chez Francis (à prononcer avec l’accent), j’ai demandé un thé. Il a foncé à la cave et il est remonté avec un vieux sachet datant de la guerre. Mais par la suite, à chaque fois qu’il savait qu’on « descendait » dans l’Aveyron, il prenait soin de m’acheter un paquet de thé chez Raymond, l’épicier, pour ne pas être pris de court. C’est ça un bistrot, c’est l’endroit où vous avez vos habitudes, où l’on vous connaît, où l’on vous aime. Tout le monde peut ouvrir un bar ou un restaurant. Tout le monde ne peut pas en faire un endroit avec une âme. Et moi, j’ai besoin d’avoir mes habitudes dans un ou deux bistrots de mon quartier.

Après des années au Café Crème, au carreau du Temple (où on me laissait écrire pendant des heures, même quand je consommais un café et une assiette de frites), j’ai maintenant mes habitudes au Bistrot du Carreau (rue Charles Dupuis), au Café de la Poste (angle Saintonge/rue de Turenne) et chez Eataly, à la vineria, en bas, où le barman palermitain parle si bien de son pays (« En Sicilien, il n’y a pas de futur, alors nous n’avons pas de futur non plus, nous n’avons que l’espérance »). Ce ne sont pas des « bistrots », comme chez Francis Revel. Mais luxueux ou modeste, j’aime les hôtels, les bars et les restaurants. Et je pense à eux, en espérant qu’ils vont tenir le coup. En hommage, je dresse une petite liste non exhaustive des endroits qui me manquent, pour le plaisir de l’exercice :

Le bistrot du Carreau

Le Café de la poste

Eataly Paris

Eataly NYC

Le café aux nappes roses sur la piazza Farnese

Le Caffè Greco

Chez Gambrinus, à Naples (bière et Cannolo)

Le petit restaurant au bout de la jetée, où j’avais bu un si bon vin d’Ischia

Le Fumoir, où l’on regarde le soleil se coucher sur la façade du Louvre

Chez Francis, donc, à Saint Côme d’Olt

La crêperie des remparts à Saint Malo

Et même, tiens, le Used book café de chez Merci

Le Café Français à Bastille

Les maisons de Bricourt, à Cancale,

Le Square Trousseau

L’hôtel du Lac à Malbuisson,

La terrasse du 1802

La Massara, où l’on achète une pizza à emporter quand le manque de temps s’y prête

La pension Pinto Storey à Naples

L’hôtel San Francesco al monte pour sa vue sur la baie et son ascenseur extérieur vintage

Le Grand Hôtel Et des Palmes à Palerme (où les murs portent encore les stigmates d’un règlement de compte mafieux)

Le Blue Bar à Formentera, bleu comme le bleu de la mer à l’heure de l’apéro

Plus tous ceux que nous ne connaissons pas encore, et qu’on devait découvrir cet été.

Passez un bon week-end, à la maison. Et ayez une petite pensée pour votre bistrot préféré.

JOUR 39 – NINA

Nina me demande de rajouter « Le Globe », dans le 12, où elle a ses habitudes...