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Trois femmes et un confinement /Jour 8

chronique

Mardi 24 mars 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

JOUR 8 – MIMI

Une de mes névroses prend place avec désespoir autour de la table du repas de famille ou du repas en famille. Je n’aime pas du tout les repas de famille, ou les repas en famille. J’étouffe. J’angoisse. J’ai l’impression que des siècles d’oppression me tombent dessus. Eh bien, Mimi, me direz-vous, tu es servie ! Dans ton phalanstère/ gynécée, il faudra bien résoudre ça ! Et tu ne sais pas pour combien de temps encore. C’est sûr, déjà que nous sommes confinées dans cet appartement, nous n’allons pas en plus nous confiner chacune dans notre chambre au moment du petit-déjeuner, du déjeuner et du dîner que de toutes les façons il faut bien gérer. Avant le repas, les courses. Ensuite la préparation / cuisson. Après le repas, la vaisselle, le rangement de la vaisselle, tout cela pour recommencer quelques heures plus tard.

Je commence par le début de l’histoire : Je fais partie de cette génération et d’un milieu social où l’on ne plaisantait pas avec l’organisation de la famille. Définition du rôle du père, de celui de la mère, de celui des enfants. Moi, ça m’a toujours étouffée. Quant aux repas, c’était pour moi un calvaire, ou pas loin… Il ne faut pas exagérer non plus. Nina dirait, Mimi ! Entre une démonstration par le plus et une démonstration par le moins, on peut trouver un juste milieu, c’est ce que tu n’arrêtes pas de me répéter ! Il n’empêche, entre le plus, des repas en famille ou des repas de famille et le moins, je préfère le moins. Des repas seule, quand je le veux, si je le veux. Et j’ai fini par y arriver ! Sauf depuis que rôde la sale bête Covid 19.

Une famille, donc, où la définition du rôle de chacun-e, était claire ! Mon père pour qui j’ai gardé une grande tendresse et une grande admiration, était véritablement le CHEF de famille. Un rôle qu’il endossait aussi parfois dans le quartier, à tel point que mes copains-copines de l’époque l’avaient surnommé Tarass Boulba (un roman de Nicolas Gogol). Et quand il poussait une gueulante parce qu’il y avait trop de bruit sous les fenêtres tout le monde se calmait ou partait faire du bruit ailleurs. Nous étions trois enfants qui ne bronchions pas, à table. Tiens-toi droit, ne mets pas tes coudes sur la table, finis ton pain, tu parles quand on t’autorise à parler… Je poussais un ouf ! à la fin du repas et je filais soit à l’école, soit dans un livre, ma fenêtre sur des mondes inconnus. Et j’avais décidé que je ne vivrais plus ça.

Aujourd’hui, situation de crise. Alors pour gérer l’organisation de notre phalanstère/gynécée, il se trouve que je vais puiser dans ce que j’ai rejeté. De l’ordre, de la discipline, crénom ! Et ça marche ! Et figurez-vous que j’y trouve du plaisir… enfin, il faudrait que ça ne dure pas trop longtemps quand même !

JOUR 8 – ANOUK

Ça va mieux. C’est pas encore ça, mais je vois s’éloigner la menace d’un confinement sous une tente militaire sur le parking du CHU de Mulhouse… C’est pour Mimi que je me fais du souci. Elle passe ses journées à faire ce qu’elle déteste : nous cuisiner des petits plats et tout désinfecter. J’ai peur que cette frénésie visant à booster nos défenses immunitaires ne finisse par attaquer ses défenses à elle. Pour le reste, on garde le moral et le fait d’éviter, même entre nous, les interactions, n’y est peut-être pas pour rien. Je suis confinée dans le confinement, loin de Mimi et Nina, ça a l’air de leur faire du bien. Je crois qu’elles préfèrent quand je ne la ramène pas trop. Sans doute parce que j’ai toujours raison. Je pense à ces pauvres nones cloitrées, je comprends mieux maintenant pourquoi elles font vœux de silence. Se retrouver coincée pendant 50 ans avec les mêmes nanas, c’est déjà difficile, mais si en plus il fallait se parler !

Au regard de tous vos messages, je me rends compte que vous êtes nombreux à nous lire et j’avoue que ça nous stresse un peu. Jusqu’à présent, on se disait « bah comme ça Monique et Franz prennent des nouvelles et pis, ça fait rire nos proches ». Mais là ! Petit coup de pression ! Alors j’en profite pour réfléchir un peu (je sais c’est une manie chez moi). Je réfléchis à cette problématique que connaissent tous les écrivains (au moins parce que c’est une question qui leur est souvent posée, même quand elles ou eux ne se la posent pas) : pour qui écrit-on ? Pour nous, pour les autres ? Pour quels autres ?

Tiens, d’ailleurs, ça me fait penser… Je me demande ce que deviens Leila Slimani.

Mais comme je ne lis plus Le Monde… 

JOUR 8 – NINA

Comme Mimi dans les précédents billets n’a pas arrêté de me citer, je n’ai rien à dire aujourd’hui.