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Trois femmes et un confinement/Jour 23

chronique

Mercredi 8 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Jour 23-Mimi

Ce matin, j’ai quitté notre phalanstère/gynécée pour retourner, grâce au téléphone, au CHRS (Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale) Julienne Javel, là où j’ai travaillé pendant presque 20 ans. Dans le jour 9, j’expliquais à quel point j’avais été professionnellement heureuse dans cet endroit. Grâce à mes collègues, parfois aussi grâce aux résidents. Si ces derniers avaient des histoires parfois, souvent, tragiques, chez la plupart j’ai trouvé, deviné, parfois cherché…une humanité forte. L’obligation pour moi de sortir de mon relatif confort de vie, et de regarder d’autres facettes de ce qu’est l’être humain. Sa complexité. Les plus et les moins, qui sont, me l’a rappelé Alain, le chef de service, bien partagés dans toutes les classes sociales.

Je ne vais pas repeindre les murs en rose, il y a eu des moments difficiles, d’autres très difficiles. Ce ne sont pas ceux dont je me souviens, ce ne sont pas ceux qui fondent mon regard sur l’utilité de ce genre d’endroit. Dans les moments de crise, l’équipe faisait bloc, elle fait encore et toujours bloc. Parce qu’il y avait, qu’il y a encore, un projet pédagogique fort, exigeant, structuré et structurant. Un chemin personnalisé vers le règlement de tout ou partie des problèmes qui ont conduit ces personnes en CHRS. Quant aux résidents, si on traite bien les gens, si on s’occupe bien d’eux, de leurs problèmes physiques et/ou psychologiques, de leurs embrouilles administratives… ils vous le rendent bien. C’est valable pour les macro-organisations, comme pour les micro-organisations.

Ce matin, j’ai donc téléphoné à Alain, le chef de service du CHRS. Avant qu’il le soit, nous avons été collègues dans la même équipe et je l’ai souvent agacé, je m’en souviens avec émotion. Une bonne et franche discussion remettait tout d’aplomb. Aujourd’hui, il supervise le confinement d’une cinquantaine de résidents, dans le CHRS. Grace aux hommes dont j’ai cité les noms dans le billet du 9ieme jour, chaque résident a sa propre chambre, avec douche et toilettes privatives. Pour les grincheux qui diraient qu’on en fait trop pour les « exclus », je précise qu’ils paient un loyer (APL déduite), et qu’ils doivent verser une participation à leur frais de séjour, calculée sur un pourcentage de leurs ressources. Quand j’étais en activité, c’était 25% d’un RMI, ou d’un reste d’allocation de chômage. De plus, arrivés souvent avec des dettes, on leur demandait, dans le cadre de leur contrat de séjour, de commencer à les régler. On leur demandait aussi de mettre de l’argent de côté pour prévoir leur sortie dans de bonnes conditions.

J’ai oublié de demander à Alain, à combien se monte la participation aux frais de séjour, aujourd’hui. Il serait bien étonnant qu’elle ait été revue à la baisse !

Ce que m’a raconté Alain, ce matin, c’est que les résidents adhèrent au confinement. Que malgré leurs difficultés personnelles, source d’angoisse au sujet d'un futur difficile à imaginer, difficile à construire, ils jouent le jeu. Qu’ils se comportent en citoyens responsables. Qu’il n’y a pas de problèmes de comportement majeurs, ou tout au moins pas plus que d’habitude, peut-être moins. L’équipe tourne de façon réduite, mais elle est là. Alain se fait l’écho de la satisfaction des éducatrices et des éducateurs à être présents dans ce moment difficile. « Elles et ils viennent travailler avec plaisir » et même, toutes et tous filent un coup de main en cuisine pour distribuer des plateau-repas le midi, des casse-croûtes le soir. Alain a installé un système de communication grâce à WhatsApp. Les informations entre les membres de l’équipe, outre le cahier de liaison fonctionnent aussi comme ça. Alain note que l’adaptation au confinement a renforcé les liens de l’équipe.

J’ai raccroché le téléphone, rassurée pour les résidents, rassurée pour mes ex-collègues. Je me suis dit une nouvelle fois que c’était bien que ce genre d’endroit existe, que ce genre d’équipe existe. Et que bravo aux résidents d’être si responsables de leur vie, de celle des autres, de se soucier du bon fonctionnement de l’endroit qui, pour l’instant est leur lieu de vie !

 

Illustration de Marie Henckel, graphiste

JOUR 23 – ANOUK

Je vous écris ce billet à la hâte, car ce soir, à l’heure de la conférence de rédaction, je serai en visioconférence féministe. Y’en a qui télétravaillent, nous on télémilite. Je vous parlerai dans un prochain billet de l’action à laquelle je participe avec mes sœurs d’Osez le Féminisme, c’est une campagne dont nous sommes très très fières et qui a besoin de votre soutien (si toutefois vous êtes d’accord naturellement). Pour l’heure, donc, écrire un court billet, que j’enverrai à Mimi et Nina pour la conf de rédac. J’aurais bien proposé à Mimi de changer de jour, mais je sais que je vais me faire recadrer. Mimi a parfois un petit côté Lieutenant-Colonel de régiment, 18h50 mercredi c’est pas 18h52 jeudi, garde à vous et que ça saute !

Hier, nous avons eu le docteur Robert (docteur Bob pour les intimes), au téléphone. On vous a déjà parlé du formidable Docteur Bob (grand amateur de série, il nous pardonnera ce surnom, j’en suis certaine). Tiens, ça me fait penser à notre docteur parisien, le docteur Philippe Jolly, rue Dubelleyme dans le 3e (pour mes amis parisiens). Je regrette de ne pas avoir son 06, je pourrais lui envoyer un message pour prendre de ses nouvelles. Je m’inquiète un peu pour lui, je vous l’avoue.

Donc, petit message perso pour le docteur Jolly : « si par les miracles des réseaux sociaux, vous lisez ce billet, faites-moi signe pour nous dire que tout va bien et que vous résistez vaillamment. Ne doutez pas d’une chose, dès la fin de tout ce merdier, Nina et moi reviendrons vous embêter avec nos soucis d’de hypocondriaques ».

Mais revenons à notre docteur Bob, qui nous disait hier que désormais, les malades diagnostiqués COVID 19 à domicile ne seront plus pris en compte dans les chiffres officiels. Désormais, pour le dire tout net, on ne compte plus que les morts. Je ne comprends pas exactement la logique de cette décision. Ça coute trop cher de compter ? Ou ça ne sert à rien ? Ou c’est mauvais pour le moral ? Autre info qui m’a mise de mauvaise humeur (preuve que je vais beaucoup mieux) : il semblerait, au regard des dernières infos, que la France ne se positionnerait pas sur le marché des fameux tests sanguins qui permettraient de savoir, à posteriori, si on a été infecté ou pas. Alors même qu’une entreprise française est sur le coup, vous allez voir qu’on va vendre les tests aux Slovaques ! Alors là aussi je tente de comprendre. Ça doit être une histoire de PIB ? On n’a pas assez de fric pour investir ? Alors même que certains spécialistes rappellent qu’un milliard investi ici représenterait des milliards économisés par la suite ?

Au-delà de l’aspect gestion de crise, sortie de crise et tout le tintouin, sur laquelle je n’ai aucune compétence pour me positionner, je peux vous parler de ce que ça fait, de ne pas être dépisté. En gros, le message du gouvernement, c’est : si votre médecin pense que vous avez le COVID, vous avez le COVID. Mais on ne vous comptabilise plus (on entend vous ne comptez plus) et pour couronner le tout, on n’a aucun moyen de le vérifier. Donc démerdez vous avec ça. Mais moi je veux savoir ! Je veux savoir si c’est ça que j’ai eu. Pas que je ne croie pas au diagnostic, je sais que le diagnostic est la base de la médecine de ville. Mais le test, quand même, c’est important. Ne serait-ce que pour la suite ?

Quand il s’agira de sortir, de reprendre notre vie. On aura tous envie de savoir si on l’a attrapé ou non, ce fichu virus ! Monsieur Macron, révisez votre Yuval Noah Harari ! On a besoin de savoir, on a besoin de comprendre, on est des êtres humains ! L’info c’est fondamental. Et là, ma lecture quotidienne du journal le monde me rappelle à la réalité : nous, on est la start up nation ! Donc le gouvernement communique sur des mesures de start up nation ! Ils sont en train de développer une appli pour géolocaliser le COVID. Sans test je sais pas bien comment ça va fonctionner, ce truc, mais mes doutes, je me les garde pour moi… 

Toutefois, mon cerveau de Sapiens ne peut pas s’empêcher de penser. Il pense : ils sont complètement cons, ou ce sont des enfoirés finis ?

Et là j’entends la petite voix de Doudou, notre rédac chef des bandes annonces à la TV : « Anouk, c’est la même chose… ». J’ai bien peur qu’elle ait raison.

JOUR 23 – NINA