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Trois femmes et un confinement/Jour 25

chronique

Vendredi 10 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

JOUR 25 – MIMI

Alors quoi ! J’aurais le droit de râler, et ce serait même bien vu, contre le versement de dividendes faramineux à certains actionnaires ? J’aurais le droit, et ce serait même bien vu, de m’offusquer devant le salaire de certains grands patrons ? J’aurais le droit de m’indigner, et ce serait même bien vu, devant les retraites-chapeaux faramineuses des mêmes « grands-patrons » ? J’aurais le droit de m’étrangler de colère, et ce serait même bien vu, devant les dérives du Capital, dérives qui se révèlent dans toute leur splendeur, ou plutôt dans toute leur horreur, à l’occasion de cette crise « sanitaire » ? Mais je n’aurais pas le droit de condamner, suite à l’article que je viens de lire, certaines dérives du monde du football, un monde très exactement calqué sur les références du capital ? Un monde où l’on achète et où l’on vend des hommes (c’est de cette façon que c’est dit : Tel club achète tel joueur à tel autre club…). Un monde que j’étends à celui du sport en général et au sujet duquel on en apprend de belles ! Un monde que l’on nous a vendu comme porteur de valeurs fortes, tu parles ! Valeur forte, que de se vanter de manger un steak couvert de feuilles d’or ? Valeur forte que de véhiculer l’homophobie ? Valeur forte que d’avoir dissimulé nombre de viols et d’agressions sexuelles ?

Je vais en arriver à la lecture de cet article qui m’a mise en rage. Comme vous toutes et vous tous sans doute, je suis beaucoup plus attentive à l’actualité qu’en temps général. Sur le devant de la scène, les oublié-es et les méprisé-es d’hier. Tout le personnel soignant, et le personnel non soignant dans les hôpitaux. Les aides-soignantes. Les éducatrices et les éducateurs dont j’ai parlé avant-hier. Les caissières dans les supers-marchés, les livreurs, les éboueurs, les chauffeurs de bus… ma liste n’est pas exhaustive, et j’y rajoute les scientifiques, les chercheurs, les infectiologues… tous ceux qui s’acharnent à nous sortir de cette crise en cherchant des vaccins, des traitements…

Ils sont tout un monde dont on entend peu parler, sauf quand on les envoie en première ligne, sans protections. Pour beaucoup, ils ont pour sort commun d’être payés peanuts, ou pas loin. Alors quand je lis dans le Huffpost, un article intitulé : Coronavirus : Le chômage partiel aussi pour les footballeurs, je m’interroge. Non pas sur le fait de droit, qui veut qu’ils soient des salariés comme les autres, Sibeth Ndiaye le rappelle. Je m’interroge sur le montant de certains salaires, au regard du salaire d’une infirmière ou d’un médecin, par exemple. J’apprends que le salaire moyen en ligue 1 est de 94.000 euros bruts par mois, mais que l’état ne versera QUE 7000 euros au titre du chômage partiel. J’apprends que Neymar émarge à 3,1 millions d’euros, selon Le Parisien. Qu’il y a eu un accord temporaire sur une baisse des salaires. Temporaire…

Alors Mimi, me direz-vous, toi qui es attachée au respect du code du travail, pourquoi râles-tu ? Certains ont bossé dur pour arriver à ce degré de technicité qui produit un beau geste footbalistique. Ah oui ? Et les médecins, et les infirmières, et les chercheurs… ils n’ont pas bossé dur ? Si, bien sûr, mais les carrières de ces grands sportifs sont courtes, il faut bien compenser. Ah oui ? Et les travailleurs précaires, mal payés, et aux carrières en dents de scie ? Ce sont beaucoup d’entre eux qui nous sauvent la mise, aujourd’hui. Pas un beau geste footbalistique. On compense comment ?

Voilà, j’arrête là ce moment de mauvaise humeur. Dans le monde d’après la crise sanitaire, qui n’est pas uniquement une crise sanitaire, peut-être faudra-t-il s’interroger AUSSI sur l’endroit où on met le curseur pour évaluer la véritable utilité de tel ou tel métier et revoir la question des rémunérations.

JOUR 25 – ANOUK

Autant vous le dire tout de suite, ma visioconférence féministe n’a pas fonctionné comme prévu. Je ne sais pas comment font tous ces gens qui parviennent à prendre l’apéro à plusieurs sur leurs écrans, moi je n’ai pas réussi à me connecter. Enfin si, mais on ne m’entendait pas. J’avais beau appuyer sur la petite icône micro, puis sur la petite icône « chat », rien ne se passait, on ne m’entendait pas et j’ai dû abandonner. Mais que cela ne m’empêche pas de vous parler un peu de cette campagne d’Osez le féminisme à laquelle je participe depuis cet automne, avec une immense fierté.

Pour remonter aux racines de mon féminisme, il faudrait remonter loin, très loin… À Jojo, qui me disait quand j’étais petite « ce qui a libéré les femmes, c’est pas le droit de vote, c’est la machine à laver » mais qui me répétait de ne jamais dépendre d’un homme… À Mimi, que vous connaissez bien maintenant, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin… À mon père, qui ne m’a jamais élevée comme une fille mais comme une artiste, partageant avec moi sa passion pour la littérature, mais aussi pour le cinéma, les villes, les cafés, les machines à écrire. Jamais mes parents ne m’ont regardée comme une « fille » au sens où l’entend la société, mais comme un être doué d’intelligence et de créativité et ils ont toujours cherché à développer chez moi mon sens critique et mes cellules grises. Le reste ne les regardait pas. Je les en remercie.

Je me suis donc toujours considérée comme féministe, et comme beaucoup de femmes de ma génération, cela allait tellement de soi que je ne ressentais pas le besoin de militer. Je considérais en outre que mes échecs affectifs (et les maltraitances dont j’ai été la victime) étaient de ma responsabilité, pour ne pas dire de ma faute. C’est quand j’ai « quitté le domicile conjugal » en urgence et que je me suis retrouvée sans domicile et sans travail que j’ai pris conscience du gouffre sociétal en matière de protection des femmes, que j’ai mesuré les inégalités réelles (logement, allocations, écarts de salaire) parfaitement dissimulées derrière le discours ambiant et l’absence totale de mesures prises pour lutter contre. Il m’a fallu survivre, et bien que j’aie été très aidée par ma famille et mes amis, cela m’a pris pas mal d’énergie.

Et puis, j’ai sorti la tête de l’eau, et là je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à être féministe, il fallait que je milite. J’ai adhéré dans un premier temps à des associations, j’ai soutenu comme je pouvais. Puis, en septembre dernier, je me suis rendue à un feministalk organisé par l’association Osez le féminisme. Je les ai immédiatement trouvées formidables et je me suis dit que si je devais militer, cette association était celle que je choisirais. Pour commencer, elles sont abolitionnistes (concernant la prostitution) et c’était important pour moi. En outre, elles sont sans doute moins douées en com que certaines autres associations (que j’aime beaucoup par ailleurs) mais elles ont un petit côté intello qui me plait. Ça bosse à OLF, ça lit, ça pense, ça se remet en question en permanence. C’est du solide, un peu universitaire, documenté… Pas marrant marrant mais sérieux. J’aime bien.

La première action à laquelle j’ai participé, toutefois, était super rigolote : il s’agissait de promouvoir dans le métro la campagne « wagon sans couillon », une campagne dont le but était de mener une grande enquête sur l’insécurité des femmes dans l’espace public, pour avoir des chiffres. Sans les chiffres, on ne peut agir efficacement. Ma participation a consisté à aller coller des autocollant dans le métro et à inviter les voyageuses à se connecter pour répondre à l’enquête. Moi qui passe ma vie derrière un écran à écrire, quel bonheur ! Je me suis tellement marrée, on a même été repérées par les agents de sécurité du métro ! C’était top. Mais je ne pouvais pas rejoindre Osez le Féminisme juste pour le fun ! Alors j’ai trouvé la campagne qui me semblait la plus cohérente avec mon activité, à savoir une campagne appelée Les Frangines.

Les Frangines, c’est un guide en ligne d’éducation à la vie affective et sexuelle à destination des jeunes filles entrant dans la puberté, ou entrant dans la sexualité. Il se compose de deux grande parties principales : un chapitre sur tous les mythes qui fondent encore hélas nos représentations de la sexualité féminine (la première fois, le prince charmant, la « coucougnette bleue » ou l’impériosité du désir masculin). L’autre partie concerne l’anatomie, le corps des jeunes filles et des jeunes femmes. Alors que je suis super informée et très bien éduquée, j’ai appris plein de choses ! Et j’ai aussi appris plein de choses en participant à la rédaction et à la mise en ligne de ce site génial. Car mes « Frangines » sont vraiment fortes, cultivées, intelligentes, productives, organisées, bienveillantes (la liste n’est pas exhaustive). Pour l’instant, j’ai le sentiment que mon militantisme m’apporte plus qu’il n’aide la cause. C’est moi qui m’enrichis.

En tout cas, le site est en ligne et un livre est prévu pour Janvier 2021. La campagne de lancement a été un peu perturbée par les évènements récents, et par l’affaire Polansky, qui a polarisé l’actu féministe, mais nous allons lancer une page Instagram spécial les Frangines, alors n’hésitez pas à partager l’info. Et s’il y a parmi nos lectrices et lecteurs du personnel enseignant ou des infirmières scolaires, on cherche des relais ! Allez voir le site, et s’il vous plait, partagez, parlez-en, invitez-nous dans vos classes ! Bref, c’était mon petit post militant. On a besoin de vous ! Vive les Frangines ! À lundi !

https://www.lesfrangines.olf.site

JOUR 25 – NINA