Abonnez-vous maintenant

Pour lire tous les articles du Journal et créer votre blog à partir de 7€/mois

Trois femmes et un confinement/Jour 30

Mercredi 15 avril 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Trois femmes, vues par Nina…

JOUR 30 – MIMI 

Puisqu’Anouk vous fait pénétrer intra-muros, je vous fais pénétrer intra-anima de notre phalanstère/gynécée. Mon latin est loin, très loin et j’ai toujours été nulle. Je me souviens d’un – 7, oui, moins 7 ! c’est vous dire, et de nombreux coups de Gaffiot, le dictionnaire, sur la tête. Alors, intra-anima n’est peut-être pas la bonne expression pour vous faire entrer dans l’âme de notre lieu de confinement, dans lequel nous consolidons notre savoir-faire et notre savoir-être. Aucune de nous trois (et nous avons de l’imagination !) n’avait imaginé vivre un jour pareille situation. Notre cohabitation tient bon, grâce à un minimum de discipline, de l’amour et de l’humour.

L’humour est surtout distillé par Nina, qui se comporte en fille, petite-fille et citoyenne admirable. Elle continue à observer notre savant mélange de femmes, elle en note les tics et les tocs, elle met le doigt là où ça fait rigoler… Surtout, elle prend une part très active dans la gestion du quotidien : faire les courses, préparer nombre de repas et, cerise sur le gâteau, nous avons droit à de la pâtisserie faite maison quasiment tous les jours. En plus de tout cela, elle travaille d’arrache-pied à la préparation de son Bac. Vous comprendrez pourquoi Nina n’intervient plus aussi souvent dans notre chronique de confinement, même si elle participe à ce rendez-vous incontournable qu’est le comité de rédaction. Préparant son avenir, elle prépare l’avenir, ce qui est réconfortant. Mais être coincée entre sa mère et sa grand-mère depuis un mois, loin de sa ville et de ses amies, avoir comme perspective de passer encore un mois et peut-être plus dans le phalanstère-gynécée et se comporter aussi vaillamment, moi je dis « chapeau » !

Anouk est notre chroniqueuse. Elle va dénicher des infos dont elle nous abreuve et souvent, elle s’indigne, elle gesticule, elle s’enflamme... Pourquoi n’a-t-on toujours pas de masques ? Ni de vaccins ? Ni de tests ? Pourquoi ceci, pourquoi cela ! Nous ne savons que répondre…

En ce qui me concerne, sans oublier une seconde ce qui se passe dehors, je me dis que j’ai de la chance de passer cette épreuve en compagnie de ces deux belles femmes que sont ma fille et ma petite-fille.

JOUR 30 – ANOUK

Je viens de raccrocher avec la Jojo (l’une de mes grands-mères, est-il utile de le rappeler). Elle m’a parlé des Allemands (eux au moins on savait comment s’en débarrasser) et de sa première machine à laver ! Elle m’a raconté qu’elle avait trouvé le bon modèle en lisant un article dans Science et Vie. Oui, oui, il fut un temps où l’on parlait de machine à laver dans Science et Vie. Ça vous en bouche un coin, non ? Or (et je vous laisse admirer la transition digne d’une excellente radio publique), je devais, aujourd’hui, vous parler de lave-vaisselle. J’avais promis de vous donner MA version du lave-vaisselle de Mimi. Et bien ça attendra. Parce qu’aujourd’hui, je n’ai pas le cœur à rire, et puis il faut de l’énergie pour écrire un billet rigolo, ce sont les plus difficiles, et j’ai un petit coup de mou.

Non, aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un incendie. Il y a un an, brûlait Notre Dame. Nous étions à Besançon et comme le reste du monde, nous avions observé avec consternation et tristesse l’impuissance des équipes, et le résultat, soyons en sûr, d’années de politiques de restrictions et de coupes budgétaires (la prévention, ça coute cher et pourquoi continuer à payer des gars alors qu’il ne se passe jamais rien !). Cette année, sans doute pour nous distraire du COVID, voilà qu’on nous remémore cet événement dont le symbolisme trouve un écho tragique dans la crise que nous traversons : manque de préparation, impuissance, et des équipes de secouristes héroïques risquant leur vie pour endiguer la catastrophe. Pourtant, aujourd’hui, l’autre incendie dont personne ne parle est bien plus inquiétant. Il pourrait détruire plus qu’un symbole, plus qu’un lieu sacré. L’autre incendie, c’est celui qui fait rage autour du site de l’ancienne centrale nucléaire de Tchernobyl et qui était, hier, à 1,5 kilomètre du bâtiment recouvrant le site hautement radioactif. Et que fait-on ? Rien. Est-ce qu’on en parle ? Non. Rassurez-vous, tout est sous contrôle, nous disent les autorités. C’est marrant, j’ai du mal à les croire. Pas vous ? Alors moi, entre le COVID et Tchernobyl, je me sens un peu dans la peau de l’hypocondriaque à qui on annonce qu’il a une tumeur au cerveau. Toutes ces années, j’avais raison, se dit l’anxieux le jour de l’apocalypse. On se moquait gentiment de moi, on tentait de me rassurer, de me persuader que tout se passerait bien…

Voilà que surgit un souvenir : j’ai 6, ou 7 ans, je suis dans la cuisine, cette même cuisine, chez Mimi. À l’époque, ce n’est pas chez Mimi, c’est chez moi, chez mes parents. Si je me souviens aussi bien de cette anecdote, c’est pour deux raisons : ce fut un moment important pour moi, un moment de prise de conscience, un moment de vive émotion. Mais aussi parce que Serge Filippini (mon père) en a fait un poème qui figure dans son premier ouvrage, publié à compte d’auteur, et qui s’appelle Poèmes de salle de bain. Il raconte la scène : j’ai six ans donc, ou sept. Je suis dans la cuisine et nous écoutons France Inter. Je me souviens du poste de radio sur le plan de travail. Je me souviens qu’on parle de la guerre, je ne sais plus quelle guerre, une guerre assez lointaine pour ne pas concerner directement notre pays. Et je me souviens exactement ce que je comprends alors. Je comprends que mon bonheur, ma sécurité, ne vont pas durer. Alors je me mets à pleurer. Bien sûr, mes parents, mi amusés mi inquiets, tentent de me rassurer : « ne t’inquiète pas, ce n’est pas chez nous. Nous vivons dans un pays en paix. Il n’y a rien à craindre. » Ils sont jeunes, ils sont les enfants de l’après-guerre. Ils pensent que l’avenir est radieux et tiendra dans un brin de muguet. Ils y croient, au temps des cerises. Mais moi, je sais que ma vie va être longue, et que si l’on regarde un peu comment marche le monde, il y a fort peu de chances pour que la paix dure autant que mon existence. C’est presque mathématiquement impossible. Je ne suis pas un génie des maths, et je ne le serai jamais, pourtant, ce jour-là, ça me semble clair. Cela me semble clair que selon toutes probabilités, ça ne peut pas durer. Cela me semble clair que la guerre, la barbarie, la haine, et la bêtise, sont comme les épidémies : elles ne connaissent aucune frontière. Elles finissent un jour ou l’autre par vous tomber dessus.

JOUR 30 – NINA