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Trois femmes et un confinement/Jour 46

chronique

Vendredi 1 mai 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Le 1er mai 2019, Lons-le-Saunier.

JOUR 46 – MIMI

Avec son accord, je vous fais part d’un courriel que j’ai reçu d’une amie de lycée, avec qui je n’étais plus en contact depuis... plus de 40 ans, se souvient-elle.

Bonjour Mimi ! Quand nous étions au lycée, je t’appelais Dany. Puisque Mimi est public, j’emploie le Mimi, qui me plait bien. Qui montre aussi que nous avons vieilli. Je t’ai retrouvée grâce à Christophe Raguin*. Tu te souviens de lui ? Il m’a envoyé votre chronique de confinement que j’ai lue et relue. J’y ai retrouvé le souvenir de qui tu étais… Christophe m’a donné ton adresse électronique… et me voilà ! Toujours grâce à lui qui était amoureux de toi, et qui l’est resté, je crois, je sais que tu as écrit des romans. J’ai lu le dernier : Qui a tué Gaïzko ? Tu ne vas pas le croire, mais il se trouve que je suis confinée à Bidarray, en Pays Basque, là où débute ton polar, ou plutôt, votre polar, puisqu’il est écrit à quatre mains. Extrêmement curieuse, j’ai cherché tout ce que j’ai pu sur ce Bruno ! Je ne sais pas comment tu fais, mais tu rencontres sans cesse des types surprenants, me dit Christophe qui ne t’a pas perdue de vue, sans que tu le saches. Ce qui est loin d’être mon cas… de rencontrer des types surprenants. J’ai trouvé quelques articles dans lesquels ton co-auteur explique qu’il était responsable de la lutte anti-terroriste contre ETA. Un homme pas banal, dis-donc ! J’ai également trouvé des photos de toi, et de lui. Malgré les quarante années, au moins, de notre dernière rencontre, dans un restaurant si je me souviens bien, je t’ai immédiatement reconnue. Quant à lui,…

J’aime mieux ne pas vous livrer les commentaires élogieux qu’écrit Valentine sur le physique de Bruno, son regard… et les suppositions qu’elle fait. Suite à ces suppositions, je lui ai répondu que nous avions écrit un roman ensemble, c’est tout. Mais je sais que beaucoup de mes ami-e-s se sont posé les mêmes questions. Cela m’amuse beaucoup…

J’ai beaucoup aimé ce roman et dans ton personnage de Martha, j’ai reconnu des traits de ton caractère, sauf celui d’attendre indéfiniment un mec qui s’est barré. Tu as toujours été trop indépendante pour ça. Je me souviens parfaitement des tes tirades enflammées sur le fait qu’une femme ne devait pas se vouer corps et âme à un seul homme.

J’en viens à t’expliquer pourquoi je suis à Bidarray. J’habite à Lyon et je travaille dans l’immobilier. Pour des raisons inintéressantes à dire dans ce courriel, le propriétaire d’une maison, à Bidarray, a fait appel à notre agence (celle de mon mari et de moi-même, une grosse erreur…), pour la vendre, ou la louer, il hésitait. J’avais besoin d’air, j’ai négocié d’aller sur place. C’était quelques jours avant l’annonce du confinement, dont on savait qu’il allait être décidé. Je pensais que ça durerait une quinzaine de jours, j’ai fait exprès de louper mon train, et le propriétaire a accepté que je reste dans sa maison, parce qu’il se confinait ailleurs. Six semaines plus tard, je respire ! Tu n’imagines pas à quel point je respire ! Et j’ai décidé de quitter mon mari avec qui je m’ennuie mortellement. Tu avais raison ! On ne doit pas tout miser sur le même cheval ! Mon mari est furieux. Il n’est pas triste, ni malheureux, il est furieux parce que son orgueil en prend un coup ! Moi, je me sens libérée d’un poids. Reste à savoir ce que je vais faire de moi. Je suis heureuse que nous soyons de nouveau en contact, et j’espère que nous le resterons. J’ai bien des choses à te dire, encore. Je voulais t’envoyer une photo de classe sur laquelle je ne figure pas, parce ce jour-là, j’étais malade. Si je ne la retrouve pas dans mon ordi, je t’en ferai une description et tout ce que cette photo me rappelle. Des bises et à bientôt. Valentine.

* Une identité d’emprunt. S’il existe un véritable Christophe Raguin, ce n’est pas lui l’informateur de Valentine.

JOUR 46 - ANOUK

Tout d’abord, permettez-moi de vous souhaiter un joli premier mai. Cette année, plus encore que d’habitude, ce premier mai est le jour des premiers de corvée. Pas la fête du travail, non, la fête des travailleurs, ces fameux travailleurs mal payés et pourtant essentiels au fonctionnement, et même à la survie de notre société. Qu’est-ce qui est essentiel ? Voilà un sujet, une question, qui est beaucoup revenue, au cours de ces 46 jours de confinement. Chacun y a répondu à sa manière, et je ne peux m’avancer sur l’ampleur des bouleversements intérieurs que cette période aura provoquée, je ne peux que supputer, espérer : par exemple, Emmanuel Macron va-t-il vraiment virer gauchiste ? Par exemple, l’Amérique va-t-elle vraiment prendre conscience de l’importance d’un système de santé universel ? Par exemple, les footballeurs vont-ils vraiment réaliser qu’ils sont trop payés ? Par exemple, Mimi va-t-elle vraiment passer son CAP de cuisine ? L’avenir nous le dira.

En attendant, et puisqu’il n’y a que ça à faire, en général dans la vie, et en particulier en ce moment, profitons de l’instant présent. Il est essentiel de carpe le diem. L’instant présent, il n’y a que ça de vrai.

Et quoi de plus propice à la méditation que l’observation de la nature ? Pour ma part – et sans doute pour éviter de travailler – je passe beaucoup de temps, en ce moment, debout dans la cuisine, essayant de surprendre sans les effaroucher les oiseaux qui viennent picorer sur notre fenêtre toute nouvellement rempotée. Ah non ! (je vous entends ronchonner) elle ne va pas recommencer avec les oiseaux ! Et bien si ! Car ce feuilleton vaut bien ceux diffusés (et massivement) suivis, sur Netflix. Avec Mimi, nous avons consulté quelques sites spécialisés pour vérifier que ce que nous offrions à nos oiseaux fidélisés n’allait pas leur donner mal au ventre. Figurez-vous qu’il est déconseillé de les nourrir avec du pain ! Voilà sans doute pourquoi ils boudaient farouchement le pain d’épeautre bio. Si, le matin, la joyeuse bande de volatiles heureux trouve les deux mangeoires vides, ils volettent autour du chéneau et nous invectivent (encore que fort poliment). L’autre matin, n’ayant plus rien à leur offrir, nous avons donc en toute hâte fait cuire une petite casserole de riz blanc non salé et sans graisse (ah oui, il faut éviter le riz cru, la semoule est totalement prohibée, elle gonfle dans leur estomac). Mimi, qui n’aime pas être prise de cours, est descendue chez Amélien acheter quelques centaines de grammes de graines de Tournesol décortiquées, mais nous avons toutefois constaté que si les graines ne sont pas boudées, elles ne soulèvent pas non plus l’enthousiasme. Alors que le riz ! Le riz c’est la fête, c’est Ibiza, il en vient de toute la France des moineaux, zone rouge, zone verte, zone orange ! Et ça s’ébroue, et ça chante flix flix flix ! Et ça volette frrrrrrrrr frrrrrrrrrr, et ça se presse sur les mangeoires et ça en fout partout. Un vrai régal, une merveille, un bonheur. Comment s’étonner, après cela, que je reste plantée là. Ils sont beaux, nos moineaux, ils sont sympas. On ne s’en lasse pas. Ah oui car si nous avons bien quelques merles, et un pigeon un peu dépassé qui tente de timides approches, nous avons surtout des moineaux. Et moi j’aime les moineaux. Les piafs en argot. Piafs des faubourgs ou piafs de Besac, ce sont eux qu’on trouve dans le caniveau, ce sont eux aussi qu’on trouve dans les chansons, sur les terrasses des cafés. Ce n’est pas noble, un moineau, ce n’est pas prétentieux. Le moineau, ce n’est pas un premier de cordée. C’est partageur, tapageur, farceur, un peu insolent mais sans agressivité, timide mais sans fausse pudeur, prudent mais sachant tenter le sort. Quand je les regarde manger, j’ai envie de leur dire : prenez votre temps. Ils viennent, ils picorent, mais ils sont sur leur garde, ils savent que ça ne va pas durer, ils savent que l’aumône est fragile, et jamais assurée. Ils prennent là où ça se trouve, quand ça se trouve, ils s’en remettent au ciel, au Dieu des oiseaux, ils suspendent leur vol, battent des ailes dans le moment présent. Toujours prêts à se faire la belle.

Je voudrais leur dédier ce premier mai, à mes oiseaux. Et à vous tous aussi, confinés, ou premiers de corvée, si vous vous sentez une âme de piaf des faubourgs, cette journée est à vous. Avec ou sans muguet, avec ou sans baiser. Passez un joyeux 1er mai.

JOUR 46 - NINA