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Trois femmes et un confinement/Jour 50

Mardi 5 mai 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Buster Keaton

JOUR 50 – MIMI

Dimanche après-midi, Véronique et Thierry, profitant de l’heure de sortie autorisée sont passés sous les fenêtres du salon qui n’était pas qu’un salon, mais qui l’est devenu. Comme il faisait froid, les fenêtres étaient fermées. Grâce à un SMS, ils m’ont alertée… et nous avons pu échanger quelques mots, comme je le fais avec Michèle et Henri. Échanges de fenêtre à trottoir, de trottoir à fenêtre… C’est un exercice très amusant, parce qu’il faut parler fort, et que l’on ne peut donc se dire que des banalités. Je ne vais quand même pas déballer ma vie intime aux quatre vents ! Déjà que j’en dis beaucoup dans cette chronique de confinement… Mais quand on se connait bien, dans les interstices des banalités, beaucoup de chaleur et d’amitié. C’était bien de les voir et d’entendre le son de leur voix autrement qu’au téléphone.

Dimanche aussi, j’ai commencé à relire Le grand Meaulnes, d’Alain Fournier. Il était rangé dans une des trois bibliothèques qui sont dans la chambre de Nina, qui était celle d’Anouk, qui… Vous connaissez maintenant l’histoire. J’ai donc demandé à Nina de chercher le roman, ce qu’elle a fait de bonne grâce. Canapé, coussin dans le dos, plaid… j’en ai attaqué la lecture avec un peu d’appréhension. J’ai lu ce roman une première fois quand j’avais 11 ans. Je l’ai relu à 17 ou 18 ans. Je l’ai relu quand j’avais 30 ans. La même magie s’était opérée. Qu’en serait-il en ce dimanche gris et frais ? Je craignais une déconvenue, alors qu’une puissante injonction intérieure m’ordonnait de relire Le grand-Meaulnes.... Pas de déconvenue, la magie fut au rendez-vous. Je ne saurais expliquer pourquoi ce roman me touche autant, et je ne vais pas en chercher la ou les raisons. Carpe diem ! Je me laisse porter par le récit. Augustin Meaulnes, François Seurel, Frantz de Galais, sa sœur Yvonne, Valentine Blondeau, les élèves du père de François, à Sainte-Agathe… je les connais. Ils font partie des miens. Augustin tout particulièrement. François aussi. Les femmes, moins. Ce roman est loin d’être un roman féministe, et alors ? J’y suis bien, dans ce roman ! Peut-être à cause de passages de ce genre ?

« Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son d’une musique perdue. C’était comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps où sa mère, jeune encore, se mettait au piano l’après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrière la porte qui donnait sur le jardin, il l’écoutait jusqu’à la nuit… »

Ma mère, Jojo, ne jouait pas du piano. Elle m’achetait des livres, des piles de livres. J’en ai transporté beaucoup avec moi, au gré de mes déménagements. Maintenant que je ne bouge plus, ils sont là, fidèles. Coffres forts remplis du murmure ou du vacarme des personnages de papier, ils ont accompagné mon enfance et mon adolescence. Se sont ajoutés les livres de l’âge adulte. Ils n’ont pas le même parfum. Le grand Meaulnes m’a été offert par Jojo, pour l’anniversaire de mes 11 ans, je crois. J’avais toujours un livre en cadeau pour mes anniversaires. Et Jojo faisait un cake aux fruits confits, parce que j’adorais le cake aux fruits confits.

Il se trouve que - ceci expliquant sans doute cela, c’est-à-dire l’injonction intérieure de lire Le grand Meaulnes - hier lundi, c’était l’anniversaire de ma maman. Jojo. 91 ans. Jojo se fiche un peu des anniversaires, mais là, elle a reconnu un petit coup de blues. Moi, j’ai un gros coup de blues, de ne pas avoir pu fêter son anniversaire avec elle, comme nous l’avons fêté l’année dernière, en allant au restaurant. Saloperie de coronavirus !

Je commence à penser déconfinement. Dès que possible, j’irai voir Jojo, qui est à 90 kilomètres de Besançon. J’irai voir Geneviève aussi, qui est à 60 kilomètres de Besançon. Je n’imagine pas que le déconfinement sera une immense explosion de joie. Anouk et Nina finiront par rentrer à Paris. Un Paris qui ne me fait pas rêver. Elles sont encore ici. Alors, Carpe diem !

JOUR 50 – ANOUK

C’est dommage que le confinement ne s’arrête pas aujourd’hui, parce que 50 Jours, ça aurait fait un titre génial. Mais bon. J’ai plutôt de bonnes nouvelles. Vous allez êtres soulagé.e.s. de l’apprendre, nous sommes sorties de notre phase « Influenceuses », notre vie ne ressemble plus du tout à un compte Instagram ! Il était temps ! Notre vie a pris un nouveau tournant, et ça ressemble maintenant à un film de Buster Keaton ! Le slapstick, vous connaissez ? C’est l’art de faire rire en se cassant la figure ! L’art préféré de Nina.

Hier, nous sommes sorties marcher, avec Mimi, et la balade était affreuse ! Il faisait beaucoup trop chaud, on avait le soleil dans les yeux (et pas de lunettes), il y avait un monde fou sur le chemin de la Malate, c’était plein de chiens qui socialisaient, de maitres tellement fiers qu’ils en oubliaient toute distance. C’était embouteillé ! Des êtres chargés de testostérone couraient et faisaient du vélo, sans penser une seconde à toutes les gouttelettes fatales qu’ils envoyaient ! Bref, on a fait demi-tour. Sauf que quand on a voulu regagner les chemins balisés de la ville, la voie était condamnée, nous avons donc été obligées de pousser un peu plus loin pour gagner, en faisant le tour de la boucle, la place de Révolution. J’étais fatiguée, je n’avançais plus. La pauvre Mimi se disait : « Mais bon sang, elle n’est plus foutue de faire deux kilomètres ! ». Je voyais bien qu’elle était inquiète ! Et contrariée. Elle qui avait espéré que nous saurions nous émerveiller de concert devant la beauté du printemps naissant et la poésie des friches industrielles des anciennes usines Rhodiaceta ! Voilà que je grimaçais à chaque fois que je croisais un joggeur, car même si certains étaient jolis, ils semblaient avoir totalement oublié que la sueur, en temps normal, peut éventuellement attirer d’éventuel.l.e partenaire de jeux, mais qu’en temps de corona, elle évoque immédiatement le respirateur, l’hôpital de campagne sur le parking du CHU de Mulhouse, le TGV médicalisé vous emmenant vers une Bretagne sans crêpe et sans mouette !

Empruntant un petit tunnel permettant de passer des quais au trottoir, nous pensions notre salut bientôt arrivé, nous pensions avoir atteint notre rassurante Ithaque. Mais voilà que la maréchaussée avait jugé bon de barrer la route. Un simple panneau retenu par une chaine. Mimi passe par-dessus sans encombre, je rate mon coup et me prends la chaine dans le tibia. Chute ! Bosse ! Les deux mains à plat. Quel enfer !

Ce matin, la guigne continue. Nina avait décidé de faire du poulet frit. Elle qui d’habitude maîtrise parfaitement les choses se retrouve avec toute l’huile au milieu de la cuisine. Elle appelle Mimi à l’aide et tandis qu’elles épongent l’huile, le balais tombe et renverse le vinaigre. Ce que je ne dis pas à Mimi, c’est que je suis moi, pendant ce temps, dans la salle de bain, en train de me faire un gommage capillaire au sel de l’Himalaya (à ce moment-là, je crois encore que je suis en train de me transformer en Californienne, ne l’oubliez pas. Sauf que le sel dans les cheveux je ne vous le conseille pas). Résultat des courses, le sol de la salle de bain est plein de sel. À nous deux, avec Nina, on a réussi à faire une vinaigrette, mais par terre. Le plus beau, dans tout ça, c’est que personne ne s’est énervé ! Pas la moindre remontrance, pas la plus petite impatience ! Mais qui sommes-nous en train de devenir ? Qui sommes-nous devenues ? Qui allons-nous devenir ! C’est inquiétant. Je ne nous reconnais plus !

Nous allons bientôt être jetées dans le « monde d’après », c’est la jungle, là dehors, alors comment l’affronter si nous ne nous reconnaissons plus ? Connais-toi toi-même, c’est la base. Comment allons-nous faire ? Allô ! Manu ? Allô, Louis Philippe, Allô, Olivier ! Nous ne sommes pas prêtes, nous sommes perdues ! It’s wild outside ! Et nous n’avons plus aucun repère !

Mais bon. Les bébés sont-ils prêts quand ils viennent au monde ? Pas le moins. Alors on improvisera, comme d’habitude, et selon les non règles justement édictées par le gouvernement, on fera n’importe quoi. À part ça, tout va bien. C’est bientôt la fin, mais si on y pense, c’est sans doute, aussi, bientôt le début. Le début de la fin ? Bah. Comme d’habitude quoi. Non ?

JOUR 50 – NINA