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Trois femmes et un confinement/Jour 53

chronique

Vendredi 8 mai 2020 / Danièle Secrétant

Trois femmes, trois générations à l’épreuve du confinement. Une grand-mère accueille sa fille et sa petite fille, qui ont fui Paris et leur appartement minuscule. Chaque jour, Mimi, Anouk et Nina racontent comment elles font face à cette cohabitation imposée. Amour vs névroses – humour vs conflit générationnel. Qui va gagner ? Les paris sont ouverts !

Riri, c'est le quatrième debout en partant de la gauche...

JOUR 53 - MIMI

8 mai. Date anniversaire de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie. Je pense à mon père. À 17 ans, il s’engage dans la Résistance. Dans les creux du guidon de son vélo, il transporte des renseignements. Doté d’un fort caractère, jeune homme armé de principes qui structureront toute sa vie, il refuse de vivre sous la botte allemande. Le 14 juillet 1944, dans son village de Conliège, département du Jura, une rafle a lieu, organisée par l’armée Vlassov. Cette rafle entraine 13 jeunes Conliègeois vers les camps de concentration. Henri, dit Riri, ou Riquet, m’a raconté une seule fois, qu’il a été pris dans cette rafle. Il n’a dû sa survie qu’à son caractère impétueux. Le camion ayant ralenti dans un virage que Riri connaissait, il a sauté sur la route et s’est enfui dans les bois tous proches, si je me souviens bien. Grâce à ses contacts, il a rejoint les Résistants planqués dans des grottes, dans des fermes… Revenu à la vie civile plusieurs années plus tard, il a été syndicaliste (CGT), Libre Penseur, proche des communistes et proche des francs-maçons.

Lors de la cérémonie d’hommages avant sa crémation, outre les souvenirs de lui égrainés par la famille, un représentant de la Libre Pensée a rappelé quel homme admirable il était. Porté par un ancien combattant, le drapeau a été incliné sur le cercueil. Alors aujourd’hui, 8 mai, je pense à mon père. Jamais il ne manquait une cérémonie au monument aux morts et Jojo, ma mère, son épouse, l’accompagnait toujours.

Je pense aussi à ma sœur. Mo. Elle habite dans le Verdon, elle m’envoie des photos de ses plantations, de ses semis… la vie qui renaît, qui va renaître… Elle m’envoie aussi des photos des morilles qu’elle trouve. Aller aux morilles, c’est une passion qu’elle partageait avec notre père. Quand elle en trouvait une, ou mieux encore, quand elle trouvait une tache de morilles, elle l’alertait avec un puissant « Polop ! ». Aujourd’hui encore, elle pousse ce cri lors d’une trouvaille de ce merveilleux champignon. Jojo les faisait sécher sur une sorte de séchoir, puis les enfermait dans des bocaux. Nous avons donc été nourris à la croûte aux morilles, mais aussi aux chanterelles, petit-gris, trompettes de la mort…

Comme Riri était aussi pêcheur à la ligne, nous avons été nourris à la truite. Et comme Jojo est originaire de Toulouse, (là où Riri l’a rencontrée quand il est parti faire une école de géomètre), nous avons été nourris de foie gras, de saucisses de Toulouse, de cassoulet…

Je pense à mon frère, qui n’habite pas loin de Besançon. Jacques m’a envoyé il y a peu, une vidéo qui balaie une campagne débarrassée de voitures, toute belle, remplie des trilles d’oiseaux ravis. Lui aussi, c’est un passionné de morilles. Il connait un grand nombre de taches dans le Haut-Doubs, taches, dont il ne donnera pas l’emplacement, même sous la torture.

En ce qui me concerne, malgré plusieurs essais, je n’ai jamais été foutue de dénicher une seule morille. J’ai abandonné, je ne suis pas faite pour ça.

Je pense à Jojo, ma mère, à qui je téléphonerai tout à l’heure. Je sais qu’en ce jour, tout particulièrement, elle pense à Henri, dit Riri, dit Riquet…

Je pense à Nina. Je me demande dans quelle mesure elle a hérité du caractère fort, ou du fort caractère de son arrière-grand-père qu’elle a eu la chance de connaître.

L’esprit de résistance, nous en aurons besoin après le déconfinement.

JOUR 53 - ANOUK

Bon. J’en ai un peu marre. Pas du confinement, hein, non non, ça j’avoue ça me convient plutôt pas mal. Quand je pense qu’il va falloir ressortir ! Non, j’en ai un peu marre de ce journal. On n’a plus grand chose à raconter. Si encore il se passait chaque jour des évènements trépidants, comme la vinaigrette sur le sol de la cuisine ! Mais ce n’est pas le cas. Ouf. Comme le confinement touche à sa fin, ce journal aussi. J’avais décidé de vous parler du fameux « monde d’après », mais je garde ça pour notre prochain et dernier billet. Lundi. Et oui, c’est lundi que nous nous dirons au revoir. En attendant, je voulais vous parler encore une fois de mes oiseaux. Vous voulez un scoop ? Je vous ai fait tout un pataquès (comme dirait Mimi) avec les moineaux. Mais il n’y pas que des moineaux ! L’autre matin, en mangeant quelques tartines, nous nous sommes émerveillées sur la variété de leurs vocalises. Résolument modernes et toujours prêtes à nous instruire, nous avons donc sorti notre smartphone afin de trouver sur l’internet un petit guide du chant des oiseaux. En réalité, les clients de notre mangeoire (devenue, soit dit en passant, the « place to be » pour tous les membres de la communauté) appartiennent à plusieurs espèces de « passereaux » !

Bien sûr, nous n’avons pas effectué toutes les vérifications qui s’imposeraient dans le cadre d’une démarche scientifique, je vous rappelle que la nôtre est essentiellement poétique, mais il semblerait, à en croire les différentes chorales, que nous ayons parmi nos clients quelque pouillots véloces, du merle, du rossignol (mais ce n’est pas certain), de la fauvettes et quelques accenteurs mouchet. Et puis… un des chants nous étonnait, une sorte de caquètement, comme une crécelle. Alors bien sûr, me direz-vous, c’est sans doute un étourneau, car l’étourneau caquette. Et pourtant… À y écouter de plus près, nous avons découvert qu’il s’agit sans doute d’un phragmite des joncs. Quoi ? (je vous entends vous étonner) mais le phragmite des joncs, comme son nom l’indique, vit dans les zones humides. Allons y voir d’un peu plus près : le phragmite des joncs est un passeriforme (c’est donc bien un passereau, sauf erreur) et il appartient à la famille des acrocephalidae. Ce que j’entends moi, dans acrocephalidae, c’est que le gars s’accroche aux branches. Pour le reste, sachez que le phragmite des joncs est une fauvette de l’ancien monde. Je ne sais pas ce que cela veut dire mais c’est tellement beau que j’avais envie de le partager avec vous. Sachez aussi qu’il est rondelet et qu’il a un sourcil clair très net. Il se nourrit d’insectes, et en effet, le nôtre, celui de notre fenêtre, ne le voit pas dans notre mangeoire, mais sur le toit. Il a des vers ou d’autres trucs peu ragoutant dans le bec. Et il s’accroche (sur la fenêtre d’en face) aux tuteurs plantés dans les pots notre voisin Emmanuel. C’est bel et bon, me direz-vous encore. Mais tout ça ne nous apprend pas ce que le phragmite des joncs fait dans la cour, et pourquoi il prend les tuteurs de Manu pour des roseaux. Je n’ai pas la réponse à cette question légitime.

Je dirai juste qu’une fauvette de l’ancien monde, un peu loin de son habitat naturel, et qui s’accroche aux branches… Ça vous rappelle quelqu’une ?

Allez, dernier week-end confit. On se retrouve lundi pour un ultime billet d’adieu. En attendant, restez chez vous. Dehors, c’est la jungle.

JOUR 53 – NINA

Que voulez-vous, la fauvette des temps modernes envoie des devoirs, on va pas non plus l’en empêcher !