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Vingt et un scientifiques demandent à l'Etat d'arrêter les saccages environnementaux en montagne

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Vendredi 23 juin 2017 / Daniel Bordür

Chercheurs au laboratoire de Chrono-Environnement de l'Université de Franche-Comté, des écologues, hydrobiologistes, archéologues, pédologues... dénoncent l'arasage de haies, d'affleurements rocheux, murgers comme « une menace immédiate, sévère et irrémédiable sur les écosystèmes et le patrimoine culturel et paysager de la montagne jurassienne ». Ces pratiques sont en outre contreproductives car elles stérilisent souvent les sols...

Mots-clés: casse-cailloux
Le résultat du concassage des cailloux et affleurements rocheux : une stérilisation du sol... (photo DR)

Dans une lettre (lire ici) à la préfète de région, vingt et un chercheurs et enseignants-chercheurs du laboratoire de Chrono-Environnement demandent « que puisse être mis un terme sans équivoque à ces pratiques qui transforment irrémédiablement la montagne jurassienne en détruisant des milieux d’une grande richesse biologique, en favorisant la pollution des cours d’eau et en artificialisant un patrimoine paysager qui fait la réputation de notre région. »

Ecologues, archéologues, hydrogéologues, pédologue (science des sols)..., ils dénoncent une « pratique devenue courante » que sont « le dérochement mécanique des terrains, le scalpage profond des sols et le broyage simultané des matériaux rocheux ». Ces scientifiques réputés pour leurs travaux, pour certains connus dans la région, comme Pierre-Marie Badot, Vincent Bichet ou Patrick Giraudoux, estiment que les interventions à grande échelle sur les milieux « constituent une menace immédiate, sévère et irrémédiable sur les écosystèmes et le patrimoine culturel et paysager de la montagne jurassienne ».

« Le sol était si déstructuré qu'il y avait moins de graminées
et davantage d'espèces de plantes de friches... »

En préparation depuis quelques semaines, ce courrier était attendu de la part de scientifiques connaissant bien le massif jurassien, les problématiques liées au sous-sol karstique et à l'intensification de l'agriculture générée par l'augmentation du nombre de vaches laitières dans la zone de l'AOP comté. Partenaires critiques du monde agricole, ils ont longtemps rechigné à intervenir trop ouvertement dans le débat public, fournissant néanmoins des études aux pouvoirs publics et aux chambres d'agriculture. Leur sortie du bois montre qu'ils tirent aujourd'hui la sonnette d'alarme.

Selon nos informations, une étude menée il y a une dizaine d'années sur des pelouses sèches de la haute vallée du Drugeon ayant subi des broyages de roches, avait conclu à une diminution de leur valeur pastorale, à l'opposé de l'objectif recherché. « Le sol était si déstructuré qu'il y avait moins de graminées et davantage d'espèces de plantes de friches », explique un professionnel de l'environnement. A la place des plantes poussant naturellement, les agriculteurs avaient planté du ray-grass, une herbe ayant évidemment mal poussé car ayant besoin d'un sol davantage profond.

Pire, concasser des rochers calcaires revient à contribuer à la stérilisation du sol. Devenus petits cailloux, le calcaire est davantage sujet à dissolution, ce qui produit du bicarbonate de calcium, toxique pour les pantes : « c'est comme si on jetait de la chaux qu'on met habituellement sur les sols acides... »

Une impasse agronomique

Bref, la pratique du « casse-cailloux » est une impasse agronomique. Elle est notamment menée par de jeunes agriculteurs qui « ne connaissent plus les plantes », explique un technicien de l'environnement. « Ils ne veulent pas nous croire quand on leur parle de prairie bien conservée, avec des troles ou des narcisses, car ils n'en voient plus. Ils n'ont pas connaissance de ce qui a été détruit, on ne leur apprend pas à l'école... Quand Doubs Nature Environnement intervient dans le BTS ACSE de Chateaufarine pour expliquer le fonctionnement des haies, les jeunes rigolent... »

La pratique de concassage a en outre une conséquence délétère sur les pullulations de campagnols dont se plaignent régulièrement les éleveurs, à juste titre car les rongeurs saccagent une bonne partie du fourrage. « Quand on fait table rase des lapiaz ou des rochers, on supprime les obstacles aux migrations des campagnols... Et si en plus, on intensifie en plantant du trèfle blanc et que les pissenlits abondent, on leur donne à manger... »

Destruction de haies, de roches affleurantes, de murgers vont de pair avec le comblement de dolines. Interdits, ces comblements peuvent faire l'objet de dérogations accordées par la commission des sites. Comme récemment à Villers-le-Lac ou Boujailles où deux carcasses de voitures sont sous les remblais...