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éditorial

Mardi 9 mai 2017 / Daniel Bordür

Emmanuel Macron avait mission d'empêcher l'avènement d'une forme de néo-fascisme mâtinée de voyoucratie fonctionnant à l'esbroufe et aux gros bras. Elle est réussie. A-t-il pour autant mission d'achever la destruction de l'état social bâti à la Libération et conçu dans la clandestinité de la lutte contre le nazisme ?

Joli coup ! C'est ce que pourraient dire ceux qui conçoivent la politique comme un sport, celui de la conquête du pouvoir qu'ils apparentent à la conquête d'un titre... On commente la tactique, les positionnements, les renforts, l'organisation, l'entraînement...

Joli coup ! Coup d'essai ! Coup de maître... Elu à la présidence de la république sans être passé par la case élu local ou parlementaire, ni même chef de parti. C'est le joli coup réussi par Emmanuel Macron.

Et après ? Car si l'on considère la politique comme étant aussi l'art de vivre ensemble, à 65 millions de personnes dans notre pays, c'est une autre affaire. Surtout qu'aux humains, s'ajoutent les éco-systèmes, les animaux, l'environnement, le climat, les voisins, le monde... Avec certes deux tiers des voix, mais moins de 44% des électeurs inscrits dont la plupart a surtout fait barrage à l'extrême-droite, la base électorale du président Macron n'est pas très solide.

Il avait mission d'empêcher l'avènement de Marine Le Pen et d'une forme de néo-fascisme mâtinée de voyoucratie fonctionnant à l'esbroufe et aux gros bras. Elle est réussie. A-t-il pour autant mission d'achever la destruction de l'état social bâti à la Libération et conçu dans la clandestinité de la lutte contre le nazisme ? S'il pense l'avoir, elle ne lui a pas été confiée par le peuple mais par certains de ses soutiens au premier rang desquels le Medef, le CAC 40 et les gouvernements ultralibéraux de l'Union européenne. S'il veut s'appuyer sur une majorité parlementaire pour le faire, il aura donc intérêt à enfin être convainquant et précis quant au champ des nouvelles protections qu'il entend mettre en place alors même qu'il veut procéder par ordonnance pour liquider le code du travail.

Du coup, les législatives qui arrivent très vite revêtent une importance particulière. Les électeurs lui donneront-ils les coudées franches d'une majorité parlementaires ? Trois grandes familles politiques tentent de s'y opposer, mais la recomposition accélérée risque de les handicaper.

L'extrême-droite, contenue à 22% des inscrits, veut changer de nom et compte capter une part de la droite bien à droite. Pour cela il lui faudrait paraître comme une alternative crédible, mais aussi susceptible d'alliance avec la droite républicaine qui n'a pas l'air disposée. Le résultat du second tour dans la ville de Dupont-Aignan donne à réfléchir...

La droite est partagée entre trois attitudes. Les tentés par le rapprochement avec le FN ne le manifestent pas trop fort et ne le feraient que si ce même FN renonçait à braconner sur le terrain social, or c'est une seconde nature pour l'extrême-droite d'aller piquer les idées des autres. Il y a aussi ceux qui, à droite, pensent que l'échec de Fillon est un accident et qu'ils peuvent reconstruire d'ici un mois sous l'égide de Baroin, mais il paraît plutôt dans la posture d'une reconstruction sur la durée. Il y a enfin ceux qui, comme Le Maire ou Estrosi, sont prêts à participer à l'alliance nouvelle des divers libéraux portée par Macron, allant de la droite du PS à la droite en passant par les différents centres. Mais ce faisant, ils actent l'émiettement de leur camp d'origine.

La troisième famille, la gauche de gauche, va des frondeurs aux insoumis en passant par les communistes. Plus importante des quatre familles dans les urnes du 23 avril quand on additionne les scores de Hamon et Mélenchon, elle est divisée par la multiplication annoncée des candidatures législatives. Se reconstituera-t-elle autour de Mélenchon ? Pas simple car ses soutiens n'ont pas la culture majoritaire, et ses alliés putatifs, longtemps dominants de leur camp, ressentent une certaine humiliation à l'idée d'être réduits aux faire-valoir d'un nouveau chef. Leur force, c'est le pouvoir de nuisance de candidats pouvant empêcher la qualification de la gauche au second tour des législatives. C'est aussi leur faiblesse : s'ils en usent ils seront vus comme des diviseurs...

Reste l'inconnue des législatives : les deux vraies nouveautés politiques de l'élection présidentielle, En Marche et la France insoumise, qui sont deux mouvements citoyens rompant avec les pratiques des partis, vont-elles s'installer durablement ? Ou au contraire céder du terrain aux anciennes boutiques qui comptent sur la notoriété, et parfois la bonne image, de leurs représentants en place pour ne pas se laisser enterrer trop vite ?

On a fait des parallèles avec la Grèce où Syriza a pris la place du Pasok, avec l'Espagne où Ciudadamos et Podemos n'ont pas fait disparaître les vieux partis PP et PSOE... En France, il semble d'ores et déjà acquis que le PS français va éclater entre opposants et soutiens de Macron. On se demande cependant pourquoi il faudrait différer l'acte de décès au lendemain des législatives alors que la cohérence politique commande qu'on n'attende pas. A moins qu'il s'agisse d'éviter une victoire de la gauche...

La victoire d'Emmanuel Macron lui confère une autorité certaine sur son camp en même temps qu'un avantage tactique sur les autres. Du coup, une majorité parlementaire le soutenant est possible, surtout si ses adversaires restent divisés. Mais que la droite tourne proprement la page Fillon ou que la gauche résolve ses querelles, l'une ou l'autre seraient en capacité de constituer des groupes importants à l'Assemblée... Pas sûr que cela ouvre cependant les portes de Matignon.