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Je me souviens d'un reportage à Berlin il y a 25 ans

Lundi 10 novembre 2014 / Daniel Bordür

Je ne me souviens pas bien du 9 novembre 1989. Mais je me souviens de la chute du mur de Berlin. Je me souviens des envoyés spéciaux des radios, des télés et des journaux que je suivais avec ferveur. Je me souviens de l'émotion collective. Je lisais à l'époque une revue aujourd'hui disparue, Lettre internationale, qui publiait des écrivains et des dissidents d'Europe de l'est. Nous guettions les signaux d'une ouverture après la cadenassage du printemps polonais de Solidarnosc. Il était venu de Hongrie le 2 mai précédent avec l'ouverture du rideau de fer, autrement dit de la frontière autrichienne. C'est par là que des milliers d'Allemands de l'est passèrent à l'ouest...

Je garde aujourd'hui la fierté d'avoir écrit, quelques années auparavant, un texte de fiction inachevé et jamais publié, dans lequel le parti communiste de Hongrie annonçait le multipartisme dans l'indifférence des citoyens de l'ouest transformés en consommateurs.

En novembre 1989 donc, un quotidien régional me propose un remplacement de quelques semaines à Gray. Très vite, j'apprends qu'à l'instigation d'un prof d'histoire, une classe de quatrième d'un collège prépare un bref séjour à Berlin pour se rendre compte sur place de l'histoire en train de se faire. Je serai du voyage, du 1er au 3 décembre. Une nuit en bus sur les autoroutes allemandes, dont le fameux tronçon de plaques de béton entre la frontière des deux Allemagne et Berlin, une journée entière d'hiver ensoleillée à longer le mur... 

Je me souviens de l'air ahuri des collégiens à qui des garde-frontière demandaient leurs papiers un peu rudement, de leur impatience devant l'indolence des pré-ado tirés de leur sommeil. Je me souviens du rideau de fer franchi la nuit sous les projecteurs : il ressemblait à un péage d'autoroute française gardé par des hommes armés.

Je me souviens du petit déjeuner au buffet de la gare, de l'étonnement des élèves découvrant qu'il fallait payer pour aller aux toilettes.

Je me souviens du bruit incessant des coups de marteau sur « le mur », des morceaux peints vendus aux touristes. Je me souviens de la multitude de langues parlées le long de cette palissade de béton trouée de toutes parts.

Je me souviens des « Ossies » repassant Check point Charlie avec des appareils ménagers et des chaînes HIFI.

Je me souviens des files de Trabant, de leur bruit de mobylette et de la fumée bleue sortant de leur pot d'échappement.

Je me souviens de l'incrédulité des collégiens : j'avais l'impression qu'ils avaient du mal à réaliser ce qu'il se passait, mais qu'ils se souviendraient toujours de ce voyage.

Je me souviens de mon collègue du journal qui ne comprenait pas pourquoi j'étais parti avec vingt pellicules 24x36. Il pensait que c'était trop, j'étais sûr que ce n'étais pas assez. Je me souviens que j'enviais l'équipe de France 2, là depuis trois semaines, avec qui j'avais sympathisé... Je me souviens du confrère dont c'était le jour du mariage : j'avais réussi à lui envoyer un message pour m'excuser de lui avoir fait faux bond, certain qu'il comprenait...

Je me souviens de m'être félicité de travailler pour un journal n'hésitant pas à laisser partir en grand reportage un jeune journaliste en CDD. Je ne suis pas sûr que ce même journal me laisserait y aller aujourd'hui. Il n'a plus d'agence à Gray et a fermé son service de grand reportage...