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À Besançon, un an d’entraves à la liberté de la presse

controverse

Jeudi 27 février 2020 / La rédaction

Comme presque partout, la presse indépendante a subi ici aussi des entraves, menaces ou violences policières qu’elle concourt à mettre en lumière par sa couverture des manifestations. Interpellations, contraventions, tirs de LBD, menaces de mort et poursuites judiciaires, voici les atteintes au droit d’informer que nous avons pu recenser à Besançon, presque exclusivement concentrées sur Factuel.info et Radio BIP/Média 25, dont les images sont à l’origine de deux enquêtes IGPN.

Photo : NnoMan

Avant les manifestations des Gilets jaunes, il n’y avait eu qu’une seule histoire désagréable récente entre la presse et la police à Besançon : l’interpellation d’un journaliste de MaCommune.info en 2009 qui photographiait l’arrestation d’un individu après une course-poursuite en voiture. Depuis un peu plus d’un an, les cas ont explosé.

5 janvier 2019 L’utilisation massive de gaz lacrymogènes a conduit de nombreux manifestants, ainsi que des chroniqueurs, à s’équiper de matériels de protection. Pour les dissuader, les forces de l’ordre pouvaient parfois mener des fouilles autour de la place de la Révolution, lieu des rassemblements. La police confisque à notre correspondant Toufik-de-Planoise, bien identifiable avec une chasuble floquée « média », une paire de lunettes de piscine, un masque respiratoire et trois dosettes de sérum physiologique.

12 janvier Un mouvement de foule se produit vers le parking Saint-Paul où plusieurs membres de la BAC sont repoussés par les Gilets jaunes. Toufik-de-Planoise se porte à leur hauteur pour filmer la scène, mais il est pris à partie par les policiers qui l’empêchent de filmer. À la fin de cette manifestation tendue, il croise les mêmes uniformes rue de Belfort qu’il entend crier : « Toufik t’es mort, on t’a cramé, cours ou ce sera la tête ! » L’instant d’après, une salve de LBD le frôle. À proximité, un manifestant sera blessé gravement : 14 points de suture au crâne. 7 projectiles sont ramassés. Notre correspondant engagera des poursuites, qui seront classées sans suite par le parquet en l’absence de la moindre investigation.

 « Un lumineux vert venant de l’autre côté du Doubs »

Le même jour, un autre tir de LBD cible Amaury Salles, en binôme avec Emma Audrey, de Radio Bip/Média 25. Tous deux sont formellement reconnaissables avec leur équipement presse et une caméra. Amaury raconte : « Nous nous trouvions avenue du 8 Mai 1945 près du pont Canot, le secteur bouclé par la police, et loin de tout groupe. Un lumineux vert venant de l’autre côté du Doubs apparaît sur moi, et dans la seconde je me sens heurté par un élément indéterminé et pris d’une très vive douleur à l’épaule gauche. C’est en visionnant attentivement les images qu’on voit que le faisceau provient d’un véhicule de police, et que le projectile est en fait issu d’un LBD (lanceur de balles de défense). Heureusement avec la distance, je ne garderai qu’un gros bleu pendant une bonne semaine. Mais le visage n’était pas loin… »

2 février Comme cela a été souvent le cas, la manifestation a fini vers la préfecture dans un affrontement entre policiers et manifestants. Alex, reporter à Radio Bip/Média 25 qui a quelques protections, est abordé lors d’une accalmie par quelqu’un qui lui conseille de partir. Il lui répond qu’il doit rester pour couvrir la manifestation. Son interlocuteur, qui n’a pas voulu lui dire qui il était, s’avèrera être le directeur de cabinet de la préfecture du Doubs. Il sort son portable pour filmer ou photographier Alex et s’en va.

23 février Amaury et Emma de Radio BIP sont à nouveau la cible de LBD. Plusieurs tirs sont entendus rue de l’Orme de Chamars alors que des barricades sont érigées et que plusieurs incendies sont allumés. « Je ne dois mon salut qu’à un poteau qui m’a protégée », explique Emma Audrey alors qu’un projectile s’est écrasé à quelques centimètres d’elle. « Nous étions en binôme, isolés de tout manifestant, il serait improbable que la balle nous parvienne dans ces conditions sans que l’on ne soit l’objet de ce tir », assure-t-elle.

13 avril Un photographe reçoit une grenade au tibia, un autre un coup de bombe au poivre au visage, Toufik-de-Planoise reçoit un coup de bouclier par un policier qui l’exhortait à partir. C’est aussi ce jour que s’est jouée la scène qui vaudra un procès à notre correspondant et à celui de Radio BIP, accusés de violences volontaires en réunion. Voir à ce propos notre appel à l’abandon des poursuites.

27 avril Un photographe indépendant est forcé d’effacer toutes les photos de sa carte mémoire.

1er mai C’est le jour de la prétendue invasion du commissariat de Besançon par des centaines de Gilets jaunes. Toufik-de-Planoise explique avoir essuyé un jet volontaire de ce qui serait d’abord un dispositif de désencerclement, puis d’une grenade lacrymogène, et enfin un tir de LBD. Dans une plainte, il accuse un agent d’avoir cherché à « faire exploser [la grenade] près de lui » alors qu’il prenait des photos, « avant de la renvoyer avec le pied. » Un geste qui contrarie un policier et précède « une volée de LBD qui ne touche personne. »

Demande illégale d'accréditation pour filmer sur la voie publique

18 mai Alexandre Renahy, qui a exercé comme journaliste et qui anime le blog bisontin Le Compost, est empêché de filmer une fouille en amont du rassemblement. Un des agents vient à son contact et exige sa carte de presse, expliquant que sa possession est une condition pour filmer. Le reporter répond qu’elle n’est en rien nécessaire, mais le policier exige qu’il « stoppe son appareil et recule », ce qu’il n’a pas le droit de faire si des distances de sécurité sont respectées.

Ce même jour, les reporters de Radio BIP sont isolés pour une vérification d’identité, des cartes professionnelles, et passés au registre des personnes recherchées. On leur demande aussi une accréditation pour filmer sur la voie publique. Ils sont vite relâchés sans plus d’explications. Pour Emma Audrey, les choses sont claires : « Après la diffusion de notre vidéo sur Mathias (Ndlr : un coup de matraque au visage qui avait été l’objet d’une enquête IGPN), il s’agissait de nous mettre la pression. »

13 juillet Toufik-de-Planoise couvre une opération de péage gratuit. Plus de deux semaines plus tard, il a la désagréable surprise de recevoir une contravention pour « participation à une manifestation interdite sur la voie publique » sanctionnée d’une amende de 135 €. Elle a été rédigée le 30 juillet, alors que Toufik est connu des services de police et qu’il affichait clairement sa qualité de correspondant pour Factuel.info.

14 juillet Lors du défilé, Toufik-de-Planoise est apostrophé par un policier : « Toufik tu me fais chier », et finalement empêché de circuler librement pour couvrir la perturbation de la cérémonie par les Gilets jaunes venus donner de la voix. Après avoir été repoussés de façon très musclée, nombre d’entre eux sont arrêtés. Amaury Salles, nommé « Monsieur BIP » par un policier, est embarqué avec eux. Sous prétexte d’un « contrôle d’identité », il passera près d’une heure au commissariat, subissant par ailleurs des menaces à peine voilées pendant son transport : « il vaudrait mieux couper votre téléphone, autrement il risquerait de tomber et de se casser accidentellement », témoignera-t-il.

30 juillet C’est en couvrant une manifestation devant le commissariat de Besançon en mémoire à Steeve, retrouvé mort dans la Loire à Nantes après une charge de la police, que notre correspondant écope de sa deuxième contravention. Elle sera dressée cette fois plus rapidement, le 6 août.

9 novembre Une réunion du parti LREM a lieu à Montfaucon à laquelle participe Stanislas Guerrini, délégué général du parti, et Brune Poirson, secrétaire d’État. Alors qu’il y a une manifestation vers la salle, le service de sécurité refuse de laisser rentrer Toufik-de-Planoise et Alexandre Rénahy du Compost.

« Toi tu dégages avec ta merde »

17 novembre Les Gilets jaunes fêtent un an du mouvement avec une opération de « filtrage routier » sur un rond-point. À la tête du dispositif venu les disperser, le directeur départemental de la sécurité publique tente d’empêcher Amaury de filmer en dressant son parapluie contre sa caméra et en le pourchassant avec ces paroles : « toi tu dégages avec ta merde », puis « il m’emmerde celui-là », alors que le reporter décline son statut. Au bout de plusieurs tentatives, et ne parvenant pas à stopper son « live », l'officier prend prétexte du port d’équipements de protection anti-gaz lacrymogènes pour faire procéder à son arrestation considérant « qu’il a le visage masqué. » Amaury sera l’objet d’un contrôle d’identité, tout comme Say, qui a filmé la scène de plus loin pour Radio BIP. Amaury se voit promettre « un procès-verbal adressé au procureur » alors que son matériel est saisi.

19 novembre Amaury est convoqué au commissariat pour une audition libre et ne sera finalement pas poursuivi. Dans un reportage de France 3 Franche-Comté consacré à cette affaire, un syndicaliste policier souhaite disqualifier sa rédaction. « Radio Bip/Media 25, c’est un média qui véhicule une propagande, une idéologie anti État, anti forces de l’ordre. Ils ne cherchent qu’à filmer les forces de l’ordre, dès qu’il y a un problème avec les manifestants, les caméras se retournent ».

31 janvier 2020 Lors de la venue de Laurent Nuñez à Planoise, une journaliste de MaCommune.info est éconduite par les gendarmes mobiles alors qu’elle filme une manifestante qui était parvenue à franchir le périmètre de sécurité et à lancer des slogans. Quelques instants après, le secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur déclare : « les policiers ont toujours été là pour protéger les journalistes et leur permettre de faire librement leur travail ». Ce n’est malheureusement pas ce que l’on a pu constater sur le terrain.